samedi 27 juin 2015

La Théologie du Corps


Cette gonzesse, Marla Singer, n'avait pas de cancer des testicules. C'était une menteuse.

Fight Club 



"Visage et cou -  vue oblique"

J.F. Gautier d'Agoty


L'on suppose, dans les années soixante, une luxueuse et vaste maison milanaise. Paolo, patron d'usine de son état, y cohabite avec Lucia, son épouse, Pietro et Odetta, leurs enfants lycéens, et une austère bonne nommée Emilia. Un beau jour, débarque un beau jeune homme que personne n'attendait. Il séduit et couche avec chacun des habitants de la maison, puis il s'en va comme il est venu, laissant dans leurs cœurs un vide sans fond. Alors, la jeune Odetta tombe dans une catatonie profonde et définitive. Son frère Pietro s'enferme pour peindre compulsivement des tableaux si laids qu'il pisse lui-même dessus. Lucia, la mère, erre dans les rues et se donne pour rien à tous les hommes qu'elle rencontre. Emilia, la bonne, retourne dans son village natal où elle se nourrit d'orties et opère des miracles. Elle finit par s'enterrer vivante aux abords d'un chantier, versant tant de larmes qu'elle en devient une fontaine. Quant au père, Paolo, il fait don de son usine à ses ouvriers, se dénude au beau milieu de la gare de Milan et s'en va hurler dans le désert.

" ̶ Votre patron vous a donné cette usine. Que pensez-vous de son geste ? Le vrai héros dans tout ça, c'est votre patron. Ne vous prive-t-il pas de l'espoir d'une révolution future ? Est-ce un acte isolé ou correspond-t-il à une tendance du monde moderne ?
  ̶  A une tendance du monde moderne. ll semble s'agir d'une nouvelle forme de course au pouvoir.
  ̶  N'est-ce pas un premier pas vers une transformation des hommes en petit-bourgeois ?
  ̶  La bourgeoisie n'arrivera jamais à faire des hommes des bourgeois.
  ̶   Alors, un bourgeois, par ce geste, commet donc une erreur ?
  ̶  Je ne peux pas vous répondre. La bourgeoisie change de façon révolutionnaire. Si la bourgeoisie faisait de l'humanité une bourgeoisie, elle n'aurait plus à triompher d'une lutte de classe. Ni avec l'armée, ni avec la nation, ni avec l'Église confessionnelle…
  ̶  … Et sans ses alliés naturels, elle perdrait la lutte.
 

  ̶  Vous voilà devant des données toutes neuves !"
 
Sorti en 1968, le film s'intitule Théorème. Son auteur, Pier Paolo Pasolini, est athée, homosexuel et marxiste. Il explique que le mystérieux inconnu de son histoire n'est rien moins que le "Verbe fait chair". A la surprise générale, l'Office Catholique International du Cinéma attribue son Grand Prix à Théorème, puis se rétracte six mois plus tard. Le Vatican juge le film "dangereux". Les années suivantes, Pasolini tourne onze autres films, parmi lesquels figure une Évangile selon Saint Mathieu qu'il dédie au Pape Jean XXIII, avec sa propre mère dans le rôle de la Vierge Marie. 


Le 1er novembre 1975, le cinéaste déclare au cours d'un entretien : "Je sais qu'en tapant toujours sur le même clou, on finit par détruire une maison". Le lendemain, il est retrouvé mort sur une plage d'Ostie. On lui a brisé presque tous les os et roulé plusieurs fois dessus avec sa propre voiture. Giuseppe Pelosi, un prostitué de dix-sept ans, avoue le meurtre et l'affaire est classée.  

Quelques mois plus tard, Salò ou les 120 Journées de Sodome sort en salles. Le testament de Pasolini est une transposition du roman de Sade dans l'Italie de la Deuxième Guerre mondiale. Prenant acte de leur défaite, quatre dignitaires du régime fasciste   ̶  " le Duc", "le Juge", "l'Évêque" et "le Président"  ̶  décident d'en finir et de libérer les porcs qui sont en eux. Ils capturent dix-huit adolescents mâles et femelles et s'enferment dans un château avec toute leur suite. Après une introduction intitulée "Le Vestibule de l'Enfer", le film se déroule en trois tableaux : "Le Cercle des Manies", "Le Cercle de la Merde" et "Le Cercle du Sang".

  

"Faibles créatures enchaînées, destinées à notre plaisir, j'espère que vous ne vous 
attendez pas à trouver la liberté ridicule que vous concède le monde extérieur !"

La dernière séquence figure d'atroces supplices vus au travers d'une paire de jumelles, tandis qu'ailleurs dans le château, deux garçons s'enlacent pour une danse :

" ̶  Comment elle s'appelle, ta petite amie ?
  ̶  Marguerite."


Passent trois ans. En 1978, un cardinal polonais succède à Jean Paul Ier sur le trône pontifical après le très bref règne de celui-ci (trente-trois jours). Spécialisé dans l'accompagnement au mariage, le nouveau Pape a entendu en confession des milliers de couples avant de déménager à Rome. Il se rebaptise du nom de Jean Paul II et se donne pour première mission de méditer sur la sexualité humaine. En cinq ans, il donne une série de cent vingt-neuf catéchèses qui seront plus tard regroupées sous le titre de Théologie du Corps

 
L'enseignement de Jésus sur le sujet est lapidaire. Dans l'Évangile, il est fait mention de Pharisiens venus l'interroger sur l'indissolubilité du mariage. Il leur répond que l'homme ne doit pas séparer ce que Dieu a uni et que si Moïse a autorisé la répudiation, c'est parce que le cœur de l'Homme est devenu "dur comme de la pierre". "Mais à l'origine, il n'en était pas ainsi." Jésus est juif, Il se réfère donc au livre de la Genèse et en cite mot pour mot le texte : "C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'unira à sa femme, et ils deviendront une seule chair."


L' "origine" dont se réclame le Christ à deux reprises dans ce dialogue retient toute l'attention du deux cent soixante-cinquième successeur de Pierre. Il renvoie au propos du philosophe Paul Ricœur pour qui la Genèse est "la tentative la plus extrême pour dédoubler l'origine du mal et du bien" et "le point de rupture entre l'ontologique et l'historique". Il ajoute qu'elle est "le plus ancien enregistrement de la manière dont l'homme se comprend", et qu'elle détient une clé.
 
"Dieu créa l'homme à Son image, à Son image Il le créa, homme et femme Il les créa." 


L'homme (ha'adam) est dès l'abord désigné comme homme (is) et femme (issah). Doué du pouvoir de nommer les choses et les êtres, il est le dépositaire du Verbe et le Roi de la Création. Mais il est incapable de se nommer lui-même : image de Dieu, il demeure unique parmi les créatures. Pour remédier à cela, Dieu le plonge dans le sommeil et lui prélève une côte pour lui fabriquer une "aide qui soit semblable à lui". A son réveil, l'homme se retrouve face à la femme et s'écrie : "Celle-ci est l'Os de mes os et la Chair de ma chair !" Dans cette exclamation primordiale, Jean Paul II situe l'état d'innocence perdue. Elle signifie que la femme est donnée à l'homme et réciproquement, de même que Dieu s'est donné à Son image. De ce don trinitaire procède ici-bas le sacrement du mariage.

 


"Aire pelvienne de la femme avec bébé et cordon ombilical"

J. F. Gautier d'Agoty

" ̶  Quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, n'en mangez pas. Le jour où vous en mangerez, vous mourrez."

" ̶  Vous n'en mourrez pas. Vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme Dieu, connaissant le Bien et le Mal."

"L'arbre qui est au milieu du jardin" marque donc la frontière entre l'immortalité et l'état dans lequel nous venons au monde, tous et sans exception. Pour Jean-Paul II, c'est le même arbre qui a fourni le bois de la Croix. En prenant chair de Marie, le Fils de l'Homme a renouvelé la toute première alliance dont il ne reste rien, sinon le corps. Le corps, c'est-à-dire le sexe, car être "homme et femme" n'est pas un détail de l'Histoire. C'est, en quelque sorte, l'appel par excellence.


"Je T'ai entendu dans le jardin et j'ai eu peur, parce que j'étais nu. Alors je me suis caché. "

La nudité selon le Saint-Père n'est autre que "la plénitude de conscience de la signification du corps découlant de la perception précise des sens". La concupiscence, envers de la pudeur et placée par le Christ dans le regard de l'homme et non pas dans ses actes, est ce qui voile et révèle cette signification. A ce titre, elle constitue la racine du péché et la manifestation a contrario de la valeur du corps. C'est, en substance, ce que donne à voir le kaléidoscope du désir, pour peu que l'on aie des yeux. C'est là que se rejoue indéfiniment le drame originel, selon la généalogie de chacun. E
t c'est ainsi que le début de l'Histoire en est aussi la fin : "Le corps, et lui seul, est capable de rendre visible l'invisible."







2 commentaires:

  1. pourquoi cette obsession du Christianisme?
    On est en 2015 BORDEL

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  2. 2015 après Jésus-Christ, précisément.

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