jeudi 18 juin 2015

Invitation


"Je suppose que je suis née dans un pays environné d'un épais brouillard, jamais je n'ai contemplé le riant aspect de la nature, inondée, transfigurée par le brillant soleil; dès mon enfance il est vrai, j'entends parler de ces merveilles, je sais que le pays où je suis n'est pas ma patrie, qu'il en est un autre vers lequel je dois sans cesse aspirer. Ce n'est pas une histoire inventée par un habitant du triste pays où je suis, c'est une réalité certaine car le Roi de la patrie au brillant soleil est venu vivre 33 ans dans le pays des ténèbres; hélas! les ténèbres n'ont pas compris que ce Divin Roi était la lumière du monde… Mais Seigneur, votre enfant l'a comprise votre divine lumière, elle vous demande pardon pour ses frères, elle accepte de manger aussi longtemps que vous le voudrez le pain de la douleur et ne veut point se lever de cette table remplie d'amertume où mangent les pauvres pécheurs avant le jour que vous avez marqué… Mais aussi ne peut-elle pas dire en son nom, au nom de ses frères : Ayez pitié de nous Seigneur, car nous sommes de pauvres pécheurs !... Oh ! Seigneur, renvoyez-nous justifiés… Que tous ceux qui ne sont point éclairés du lumineux flambeau de la Foi le voient luire enfin… Ô Jésus, s'il faut que la table souillée par eux soit purifiée par une âme qui vous aime, je veux bien y manger seule le pain de l'épreuve jusqu'à ce qu'il vous plaise de m'introduire dans votre lumineux royaume. La seule grâce que je vous demande c'est de ne jamais vous offenser !...

Ma Mère bien-aimée, ce que je vous écris n'a pas de suite; ma petite histoire qui ressemblait à un conte de fée s'est tout à coup changée en prière, je ne sais pas quel intérêt vous trouvez à lire toutes ces pensées confuses et mal exprimées. Enfin ma Mère, je n'écris pas pour faire une œuvre littéraire mais par obéissance, si je vous ennuie, du moins vous verrez que votre enfant a fait preuve de bonne volonté. Je vais donc sans me décourager continuer ma petite comparaison, au point où je l'avais laissée. Je disais que la certitude d'aller un jour loin du pays triste et ténébreux m'avait été donnée dès mon enfance; non seulement je croyais d'après ce que j'entendais dire aux personnes plus savantes que moi, mais encore je sentais du fond du cœur des aspirations à une région plus belle. De même que le génie de Christophe Colomb lui fit pressentir qu'il existait un nouveau monde, alors que personne n'y avait songé, ainsi je sentais qu'une autre terre me servirait un jour de demeure stable. Mais tout à coup les brouillards qui m'environnent deviennent plus épais, ils pénètrent dans mon âme et l'enveloppent de telle sorte qu'il ne m'est plus possible de retrouver en elle l'image si douce de ma Patrie, tout a disparu ! Lorsque je veux reposer mon cœur fatigué des ténèbres qui l'entourent, par le souvenir du pays lumineux vers lequel j'aspire, mon tourment redouble; il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : «  ̶  Tu rêves la lumière; une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t'environnent ! Avance, avance, réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères, mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant. »
 
 




  
Mère bien-aimée, l'image que j'ai voulu donner des ténèbres qui obscurcissent mon âme est aussi imparfaite qu'une ébauche comparée au modèle; cependant je ne veux pas écrire plus long, je craindrais de blasphémer… j'ai même peur d'en avoir trop dit…

Ah ! Que Jésus me pardonne si je Lui ait fait de la peine, mais Il sait bien que tout en n'ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d'en faire les œuvres. Je crois avoir fait plus d'actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c'est une lâcheté de me battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans daigner le regarder en face; mais je cours vers mon Jésus, je Lui dis être prête à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour confesser qu'il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu'Il l'ouvre pour l'éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m'enlève toute jouissance, je puis cependant m'écrier : «  ̶  Seigneur vous me comblez de JOIE par TOUT ce que vous faites » (PS. XCI). Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ?... Plus la souffrance est intime, moins elle paraît aux yeux des créatures, plus elle vous réjouit, ô mon Dieu ! Mais si par impossible vous-même deviez ignorer ma souffrance, je serais encore heureuse de la posséder si par elle je pouvais empêcher ou réparer une seule faute commise contre la Foi

Ma Mère bien-aimée, je vous parais peut-être exagérer mon épreuve, en effet si vous jugez d'après les sentiments que j'exprime dans les petites poésies que j'ai composées cette année, je dois vous sembler une âme remplie de consolations et pour laquelle le voile de la foi s'est presque déchiré, et cependant… ce n'est plus un voile pour moi, c'est un mur qui s'élève jusqu'aux cieux et couvre le firmament étoilé… Lorsque je chante le bonheur du Ciel, l'éternelle possession de Dieu, je n'en ressens aucune joie, car je chante simplement ce que JE VEUX CROIRE. Parfois il est vrai, un tout petit rayon de soleil vient illuminer mes ténèbres, alors l'épreuve cesse un instant, mais ensuite le souvenir de ce rayon au lieu de me causer de la joie rend mes ténèbres plus épaisses encore.

Ô ma Mère, jamais je n'ai si bien senti combien le Seigneur est doux est miséricordieux, il ne m'a envoyé cette épreuve qu'au moment où j'ai eu la force de la supporter, plus tôt je crois bien qu'elle m'aurait plongé dans le découragement.. Maintenant elle enlève tout ce qui aurait pu se trouver de satisfaction naturelle dans le désir que j'avais du Ciel… Mère bien-aimée, il me semble maintenant que rien ne m'empêche de m'envoler, car je n'ai plus de grands désirs si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir d'amour…"



Sainte Thérèse de Lisieux, 9 juin 1897.






 

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