samedi 21 février 2015

La douleur de Dieu

« Si Dieu est amour, il doit, nécessairement, être aussi douleur. Si l'amour est une communion parfaite entre celui qui aime et celui qui est aimé, il s'ensuit que toute peine, toute épreuve de l'être aimé assombrit et éprouve l'âme de celui qui aime. Si Dieu aime ses créatures comme un père aime ses enfants  ̶  il les aime infiniment plus qu'un père terrestre n'aime les enfants de sa chair, Dieu doit souffrir, et il souffre certainement, de la souffrance des êtres que sa puissance a tirés du néant. Et si Dieu, par nature, est infini en tout, on peut croire que sa douleur est infinie, comme est infini son amour.

Nous ne pensons pas assez à cette infinie souffrance de Dieu. Nous n'avons aucune pitié de ce tourment de Dieu. La plupart de ceux-là mêmes qui se reconnaissent comme ses fils, ne se soucient pas de comprendre ni de consoler l'affliction de Dieu qui est sans mesure. Nous demandons au Père des présents, des interventions, des pardons, mais il n'est personne qui participe, avec la tendresse d'une affliction filiale éclairée, à l'éternelle angoisse de Dieu. (…)

La condamnation de Satan a toujours été jugée éminemment juste. Mais s'est-il jamais trouvé quelqu'un, jusqu'à aujourd'hui, pour penser et sentir que cette condamnation condamne en même temps Dieu à la douleur ? Le châtiment de Lucifer devint aussitôt, sous une autre forme, le châtiment de Dieu.

Dieu lui-même ne peut échapper à une loi que Lui-même a rendue immanente en toute justice : aucun juge ne peut infliger une peine sans prendre sur lui une peine équivalente à celle qu'il attribue pour sa sentence. Le juste n'est vraiment juste qu'autant qu'il accepte de payer lui aussi pour le coupable.

Lucifer a été justement condamné à la peine la plus atroce : celle de ne pas pouvoir aimer. Dieu est condamné à une peine presque aussi cruelle : Il aime sans être payé de retour, Il souffre à la pensée de cette torture qu'Il a voulue.

Cherchez  ̶  si vous avez un atome d'imagination, un embryon de cœur  ̶  à comprendre, à pénétrer, à concevoir le thème déchirant de cette « divine tragédie ». Qui ne se prête pas à un tel effort et continue à voir en Dieu un excellent et placide vieillard fait pour distribuer des prix à ses serviteurs n'est même pas arrivé encore sur le seuil du christianisme.

Réfléchissez. Dieu, en vertu de sa justice, peut condamner mais il ne peut haïr. S'il est, par essence, Amour, tout amour, il ne peut subsister en Lui le contraire de l'amour, cette négation de l'amour qu'est la haine. Il a condamné nécessairement Lucifer, mais il ne peut le haïr ni le pourra jamais. Il l'a précipité dans l'abîme, mais au-dessus de cette abîme d'horreur, est un abîme encore plus immense : l'abîme de son amour. Parce que Lucifer est le plus haut des anges, c'est-à-dire celui qui était le plus semblable à Lui, il l'aimait plus que les autres. Et plus son amour initial à l'égard de Lucifer était grand et fort, d'autant plus grand et plus fort doit être son tourment miséricordieux, après la chute. Il l'aimait immensément avant la révolte, alors qu'il était heureux parmi les heureux; ne l'aimera-t-il pas davantage encore, maintenant qu'il est devenu, entre les malheureux, désespérément malheureux ? (…)

Une des raisons, qui ont amené Dieu à créer l'homme, après la chute de Lucifer, fut peut-être l'espérance de la rédemption de Satan. L'homme, pétri de fange mais de nature presque angélique, aurait dû être l'intermédiaire entre Dieu et le grand Ange Noir. Satan se serait approché de ce nouvel être pour en faire l'instrument de sa rancœur contre le Père. L'homme, alors, aurait pu faire ce que Dieu ne pouvait pas : il aurait pu le tenter à son tour, le ramener à sa destination première, en lui donnant l'exemple de son innocence, de sa soumission, de son humilité. Adam aurait dû servir d'appât  pour son retour à la gloire. Là était l'espoir de Celui qui est amour universel et sans limite : espoir aussitôt déçu et trahi.

Adam a préféré obéir à Satan et désobéir à Dieu. L'intermédiaire est devenu esclave, complice et victime. L'homme, par sa propre chute, ne s'est pas seulement précipité lui-même dans la Dissemblance de Dieu, mais en même temps, il a perpétué la damnation du Rebelle. Adam, en écoutant la parole du Tentateur, a ruiné le dessein que dans son amour Dieu avait conçu. L'exilé chassé de l'Éden a sanctionné l'exil du Foudroyé. »





Giovanni Papini, né en 1881, était un écrivain italien. Après avoir violemment exprimé son dégoût du christianisme (il insinua que Jésus et Saint Jean l’Évangéliste auraient eu une relation homosexuelle), il se convertit au lendemain de la Première Guerre mondiale, à la grande surprise de ses contemporains. En 1954, il publia un essai intitulé "Le Diable" qui fit scandale et fut qualifié d'hérétique, mais que le Vatican décida finalement de ne pas mettre à l'index.


 

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