jeudi 11 décembre 2014

Le Banquet




Je crois que je ne suis pas mal préparé à vous faire le récit que vous me demandez : car il y a peu de jours, comme je revenais de ma maison de Phalère, un homme de ma connaissance, qui venait derrière moi, m’aperçut, et m’appela de loin : Hé quoi, s’écria-t-il en badinant, un homme de Phalère aller si vite ? Je m’arrêtai, et l’attendis. Apollodore, me dit-il, je te cherchais justement pour te demander ce qui s’était passé chez Agathon le jour que Socrate et Alcibiade y soupèrent. On dit que toute la conversation roula sur l’Amour, et je mourais d’envie d’entendre ce qui s’était dit de part et d’autre sur cette matière.

Ainsi s'ouvre le récit du Banquet de Platon. Les protagonistes de départ, tous conviés par le poète Agathon, sont au nombre de neuf. Ils sont au lendemain d'une orgie, et plutôt que de s'enivrer à nouveau, Éryximaque leur propose de parler de l'Amour, ce Dieu oublié des poètes et qu'il ont vénéré la veille jusqu'à épuisement. Il me semble qu’il siérait très bien à une compagnie telle que la nôtre de l'honorer. Socrate acquiesce avec joie, lui qui ne fait profession de ne savoir que l'Amour.

Le jeune Phèdre est désigné pour présider le débat. Hésiode met avant tout le Chaos, déclare-t-il. Vient ensuite la Terre au large sein, base inébranlable de toutes choses. Et l’Amour… Le plus ancien et le plus auguste des dieux est aussi le plus bienveillant envers les hommes, puisqu'il les pousse à devenir meilleurs. En effet, c'est pour plaire à l'aimé que l'amant fait montre de vertu. Phèdre rêve tout haut d'une armée qui ne serait composée que d'amants et d'aimés : Des hommes ainsi unis, quoique en petit nombre, pourraient presque vaincre le monde entier.

Pausanias proteste : Ce serait bon s'il n'y avait qu'un Amour. Mais, comme il y en a plus d’un, il eût été mieux de dire, avant tout, quel est celui que l’on doit louer.

Selon lui, il y a deux Aphrodites. L'une est fille du Ciel : c'est l'Aphrodite Uranie. L'autre est fille de Zeus et de Dioné, déesse du chêne : c'est l'Aphrodite vulgaire. Plus jeune, celle-ci commande les passions bestiales attachées indifféremment aux corps des filles et des garçons, tandis que la première guide les plus nobles des amours pédérastiques. L'Aphrodite Uranie trône au plus haut du Panthéon d'Athènes, poursuit Pausanias. Si un homme, dans le dessein de s’enrichir, ou d’obtenir un emploi, ou de se faire quelque autre établissement de cette nature, osait avoir pour quelqu’un la moindre des complaisances qu’un amant a pour ce qu’il aime, s’il employait les mêmes supplications, s’il avait la même assiduité, s’il faisait les mêmes serments, s’il couchait à sa porte, s’il descendait à mille bassesses où un esclave aurait honte de descendre, il n’aurait ni un ennemi ni un ami qui le laissât en repos. (…) Cependant tout cela sied merveilleusement à un homme qui aime. Tout lui est permis. Non seulement ses bassesses ne le déshonorent pas, mais on l’en estime comme un homme qui fait très bien son devoir. Et ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est qu’on veut que les amants soient les seuls parjures que les dieux ne punissent point. Car on dit que les serments n’engagent point en amour. Dans nos mœurs, les hommes et les dieux permettent tout à un amant.

C'est ensuite au tour d'Aristophane de parler, mais il est pris de soubresauts irrépressibles. Il se tourne vers son voisin et lui dit : Il faut, Éryximaque, ou que tu me délivres de ce hoquet, ou que tu parles pour moi jusqu’à ce qu’il ait cessé

Éryximaque préconise un gargarisme au comique et commence ainsi son discours : Pausanias a dit de très belles choses. Mais, comme il me semble qu’il ne les a que commencées et qu’il ne les a pas assez approfondies vers la fin, je crois devoir les achever. J’approuve fort la distinction qu’il a faite des deux amours. Mais je crois avoir découvert par mon art, la médecine, que l’Amour ne réside pas seulement dans l’âme des hommes, où il a pour objet la beauté, mais qu’il a bien d’autres objets encore, et qu’il se rencontre aussi dans la nature corporelle, dans tous les animaux, dans les productions de la terre, en un mot dans tous les êtres, et que ce dieu se montre grand et admirable en toutes choses, soit divines, soit humaines. Je commencerai par la médecine, afin d’honorer mon art.

Éryximaque développe son homélie. Il voit l'empreinte de l'Amour dans la musique, dans la justice et dans les conversations que les hommes entretiennent avec les dieux. L'amour vulgaire, lui, est le dieu détestable du désordre : Toutes les fois que les éléments dont je parlais tout à l’heure, le froid, le chaud, l’humide et le sec, contractent les uns pour les autres un amour réglé et composent une harmonie sage et bien tempérée, l’année devient fertile et salutaire aux hommes, aux plantes et à tous les animaux, sans nuire à quoi que ce soit. Mais, lorsque l’amour intempérant domine dans la constitution des saisons, mille ravages marchent à sa suite. C’est alors qu’on voit arriver la peste et une foule de maladies pour les animaux et les plantes ; les gelées, la grêle, les nielles, sont les tristes fruits des amours désordonnés des éléments, et du défaut de proportion dans leur union.

Un grand bruit retentit. C'est Aristophane qui vient d'éternuer. Éryximaque l'invite à reprendre la parole, puisque son hoquet est passé. Aristophane ironise : J’admire que la bonne disposition du corps demande un mouvement comme celui-là. Car le hoquet a cessé aussitôt que j’ai eu éternué. Éryximaque est vexé : Tu cherches la guerre quand tu peux avoir la paix ! Aristophane retire sa moquerie et avoue que parler d'Amour le tétanise de crainte. Il a peur non pas de faire rire avec son discours, ce qui serait pour lui une bonne fortune et le triomphe de sa muse, mais de dire des choses qui soient ridicules. Éryximaque se fait menaçant : Fais bien attention à ce que tu vas dire, et parle comme un homme qui doit rendre compte de chacune de ses paroles.

Je me propose de parler bien autrement que vous avez fait, Pausanias et toi, commence Aristophane. Il me semble que jusqu’ici les hommes n’ont nullement connu la puissance de l’Amour. Car s’ils la connaissaient, ils lui élèveraient des temples et lui offriraient des sacrifices. Ce qui n’est point en pratique, quoique rien ne fut plus convenable.

La nature humaine était primitivement bien différente de ce qu’elle est aujourd’hui, poursuit-il. D’abord, il y avait trois sortes d’hommes, les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé des deux premiers et qui les renfermait tous deux. Il s’appelait Androgyne. Il a été détruit.

La première humanité était donc composée d'hommes, fils du Soleil, de femmes, filles de la Terre, et de ces androgynes, enfants de la Lune. Ils avaient chacun deux visages, quatre bras et quatre jambes. C'était de si puissantes créatures qu'elles inquiétaient les dieux. Zeus décida alors de les couper en deux.  Il demanda ensuite à Apollon de panser la blessure infligée par lui à l'humanité, sans toutefois la réparer. Depuis, les hommes et les femmes recherchent douloureusement la primordiale gémellité, en vain. Telle est, pour Aristophane, la véritable origine de l'Amour.




Que personne ne se mette en guerre avec l’Amour, conclut Aristophane. Et c’est se mettre en guerre avec lui que de se révolter contre les dieux : rendons-nous l’Amour favorable, et il nous fera trouver cette partie de nous-mêmes nécessaire à notre bonheur, et qui n’est accordée aujourd’hui qu’à un petit nombre de privilégiés. Qu’Éryximaque ne s’avise pas de critiquer ces dernières paroles, comme si elles regardaient Pausanias et Agathon ; car peut-être sont-ils de ce petit nombre et appartiennent-ils l’un et l’autre à la nature mâle et généreuse.

Mais Éryximaque est sous le charme. Plus troublé encore est Socrate. Le poète Agathon est très intimidé de devoir parler après Aristophane, et craint d'être incapable d'égaler son éloquence. Socrate lui adresse alors de sensuels compliments, ce qui le ragaillardit. Il se met à chanter :

De tous les dieux qui jouissent du suprême bonheur, l’Amour, s’il est permis de le dire sans crime, est le plus heureux, comme étant le plus beau et le meilleur. Je dis le plus beau, voici pourquoi. D’abord, ô Phèdre, c’est qu’il est le plus jeune, et lui-même le prouve bien, puisque dans sa course il échappe à la vieillesse, qui pourtant, on le voit, court assez vite, plus vite au moins qu’il ne faudrait. L’Amour la déteste et se garde bien d’en approcher, même de loin. Mais il accompagne la jeunesse, il se plaît avec elle : car, suivant l’ancien proverbe, chacun s’attache à son semblable. Ainsi d’accord avec Phèdre sur d’autres choses qu’il a dites, je ne saurais convenir avec lui que l’Amour soit plus ancien que Chronos. Je soutiens au contraire qu’il est le plus jeune des dieux et qu’il est toujours jeune. Ces vieilles querelles de l’Olympe que nous racontent Hésiode et Parménide ont dû, si tant est qu’elles soient vraies, se passer plutôt sous l’empire de la nécessité que sous celui de l’Amour. Car si l’Amour avait été avec les dieux, il n’y aurait eu parmi eux ni mutilations, ni chaînes, ni tant d’autres violences, mais la concorde et l’affection, comme depuis le règne de l’Amour. Il est donc certain qu’il est jeune, et de plus il est tendre et délicat.

Dans la peine, dans la crainte, dans le désir, et quand il s’agit de parler, c’est un conseiller, un guide, un sauveur. Enfin il est la gloire des dieux et des hommes, le maître le plus beau et le meilleur. Tout mortel doit le suivre, le célébrer, et répéter en son honneur les hymnes divins dont il se sert lui-même pour répandre la douceur dans les cieux, et sur la terre.

Agathon a fini. Tous les regards se tournent maintenant vers Socrate. Le philosophe présente alors ses excuses à l'assemblée: Je reconnais combien j’étais ridicule, lorsque je me suis vanté d’être savant en amour, moi qui ne sais pas même comment il faut louer quoi que ce soit. Mais si vous le voulez, je parlerai à ma manière, ne m’attachant qu’à dire des choses vraies, sans me donner ici le ridicule de prétendre disputer d’éloquence avec vous. Ainsi vois, Phèdre, si tu veux te contenter d’un éloge qui ne passera pas les bornes de la vérité, et dont le style sera tout simple.

Phèdre l'invite à continuer. Socrate s'adresse alors à Agathon : Je trouve que tu as fort bien débuté en disant qu’il faut montrer d’abord quelle est la nature de l’Amour, et ensuite quels sont ses effets. J’aime tout à fait ce début. Voyons, après tout ce que tu as dit de beau et de magnifique sur la nature de l’amour, dis-moi aussi, je te prie, s’il est l’amour de quelque chose ou de rien.

Phèdre lui répond que l'Amour est amour de quelque chose, à l'évidence. Socrate est du même avis. Dans ce cas, comment l'Amour pourrait-il être beau, puisqu'il désire la beauté ? On ne désire rien que l'on ne possède déjà. Phèdre soupire: Il n’y a pas moyen de te résister.
   
Socrate évoque alors le souvenir d'une femme appelé Diotime, qui était très savante sur le sujet. Elle ne lui a pas dit tout, mais le peu qu'il a appris, il se propose de le révéler. Pauvreté désirait Richesse, raconte-il, mais Richesse ne voulait pas de Pauvreté. Alors, Pauvreté attendit que Richesse s'enivre de nectar, lors du festin donné pour la naissance d'Aphrodite. Elle profita de son sommeil, et de cette union naquit l'Amour, le plus étrange des dieux. Mais est-ce vraiment un dieu ?

D’un côté, il est toujours pauvre, et non pas délicat et beau comme la plupart des gens se l’imaginent, mais maigre, défait, sans chaussures, sans foyer, point d’autre lit que la terre, point de couverture, couchant à la belle étoile auprès des portes et dans les rues, enfin, en digne fils de sa mère, toujours misérable. Sa nature n’est ni d’un immortel, ni d’un mortel : mais tour à tour dans la même journée il est florissant, plein de vie, tant que tout abonde chez lui ; puis il s’en va mourant, puis il revit encore, grâce à ce qu’il tient de son père. Tout ce qu’il acquiert lui échappe sans cesse : de sorte que l’Amour n’est jamais ni absolument opulent ni absolument misérable. De même, entre la sagesse et l’ignorance, il reste sur la limite.

L'Amour, c’est tout désir des bonnes choses, et c’est tout ce grand et industrieux amour du bonheur qui occupent les hommes. Mais dans la foule de gens qui tendent à ce même but dans mille directions diverses, soit par une profession lucrative, soit par la gymnastique, soit par la philosophie, ceux-là seuls qui se livrent tout entiers à une espèce particulière de l’Amour reçoivent l'attention.

On a dit que chercher la moitié de soi-même, c’est aimer ; je dirais plutôt, mon cher, qu’aimer ce n’est chercher ni la moitié ni le tout de soi-même. Ni cette moitié ni ce tout ne sont bons. Certains se font bien couper le bras ou la jambe à cause du mal qu’ils y trouvent.

L'Amour est au principe de la nature mortelle, qui tend à se perpétuer autant que possible et à se rendre immortelle ; et son seul moyen c’est la naissance, laquelle substitue un individu jeune à un autre plus vieux. Ceux qui sont féconds selon le corps préfèrent s’adresser aux femmes, et leur manière d’être amoureux c’est de procréer des enfants pour s’assurer l’immortalité, la perpétuité de leur nom et le bonheur, à ce qu’ils s’imaginent, dans un avenir sans fin. Mais pour ceux qui sont féconds selon l’esprit… Or, qu’appartient-il à l’esprit de produire ? La sagesse et les vertus, qui doivent leur naissance aux poètes, et généralement à tous les artistes doués du génie de l’invention. Mais la plus haute et la plus belle de toutes les sagesses est celle qui établit l’ordre et les lois dans les cités : elle se nomme prudence, justice. Les enfants de ceux qui sont féconds selon l'esprit sont bien plus beaux, et plus immortels.

Socrate termine en apothéose : Je le demande, quelle serait la destinée d’un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et simplicité, non plus revêtu de chairs et de peaux humaines, et de tous ces vains agréments périssables, à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine ? Aussi je prétends que tout homme doit honorer l’Amour, et moi je rends hommage à tout ce qui s’y rapporte, je m’y adonne d’un zèle tout particulier, je le recommande à autrui, et, à cette heure, je viens, selon l'usage, de célébrer de mon mieux la toute puissance de l’Amour.

Bang ! Le banquet est interrompu par l'arrivée fracassante d'Alcibiade, l'amant de Socrate et le plus célèbre guerrier d'Athènes. Il est ivre et fou de désir. La tête ceinte d'une couronne de lierre et de violettes, il se plaint que son aimé s'est assis à côté du plus beau jeune homme de la soirée. Socrate soupire : L’amour de cet homme n’est pas pour moi un petit embarras, en vérité. Depuis l’époque où j’ai commencé à l’aimer, je ne puis plus me permettre de regarder un joli garçon ni de bavarder avec lui sans que ce jaloux furieux ne vienne me faire mille scènes extravagantes, m’injuriant, et s’abstenant à peine de me frapper.

Alcibiade répond qu'il aura bientôt sa vengeance, et qu'en attendant, il n'a plus qu'à finir de se saouler. Puis il boit, plaisante avec Éryximaque, et déclare que Socrate est comme les Silènes, figurines hirsutes et grimaçantes qui renferment l'image d'une divinité, et dont le mécanisme les fait s'ouvrir par le milieu. Pour lui seul dans le monde, j’ai éprouvé ce dont on ne me croyait guère capable, de la honte en présence d’un autre homme, dit-il. Il est le seul devant qui je rougisse. J’ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils, et de n’avoir pas la force, quand je suis loin de lui, de résister au désir de gloire. Je le fuis donc ; mais quand je le revois, j’ai honte d’avoir si mal tenu ma promesse, et souvent j’aimerais mieux, je crois, qu’il ne fut pas né. Et cependant, si cela était, je suis bien convaincu que j’en serais plus malheureux encore. De sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là. Tels sont les prestiges qu’exerce, et sur moi et sur bien d’autres, la flûte de ce satyre.

Alcibiade se livre à un long et splendide éloge de Socrate, plein d'un chagrin qui fait du guerrier la risée de l'auditoire. Malgré les nuits passées ensemble tous les deux, Socrate n'est pas amoureux de lui. Il prévient Agathon qu'aimer Socrate, c'est se vouer au malheur. Lui, Alcibiade, ne veut que le faire profiter de sa douloureuse expérience. Socrate dit qu'Alcibiade est un menteur, et qu'il cherche à l'éloigner d'Agathon. Pour toute réponse, Alcibiade se glisse entre eux. Puis les portes de la maison s'ouvrent en grand, et font entrer une foule joyeuse. Le Banquet tourne enfin à l'orgie. 

Le récit s'achève sur l'aurore et la dispersion des convives.






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