mardi 23 septembre 2014

Vendanges

 
Les Français ne veulent plus travailler, paraît-il. Il n'y a effectivement que quatre Français dans l'équipe : un couple de retraités, la jeune chef et moi. Pour le reste, ce sont des Espagnols, des Portugais, des Roumains et des Polonais. J'assiste, le premier jour des vendanges, à cette scène halluciinante : un grand Polonais rose et blond mime un Français imaginaire en train de couper du raisin, détaillant chaque grain avec une lenteur désopilante. Tout le monde éclate de rire, les retraités braillent "On va bien voir c'qu'on va voir !", la jeune chef rit encore plus fort et claironne à tue-tête et qu'elle n'est pas vraiment française puisque sa mère est marocaine. Au signal, nous démarrons la vendange sur les chapeaux de roues. On n'entend plus que les chants des oiseaux, les cliquetis des sécateurs et le halètement des ouvriers. Ici, il est interdit de parler, de se relever plus de deux secondes et de s'arrêter pour aller pisser.
 


 
Nous sommes loués à la semaine par un autre château de la région, qui s'est spécialisé dans l'importation de main-d'œuvre viticole. Je travaille en binôme sur les rangs avec Jessica, la jeune chef, que je snobe le plus ostensiblement possible. Comme je cueille aussi vite qu'elle, elle ne me dit rien et le vieux chef m'a à la bonne : je lui ai décoché une ou deux plaisanteries qui l'ont ravi. C'est un Roumain entre deux âges avec de grand yeux bleus nostalgiques, et qui s'appelle Cătălin (prononcez "Cataline"). 

A la pause de midi, Cătălin vient s'assoir sur l'herbe en face de moi avec un compatriote à lui. Il ouvre sa glacière, en sort un énorme morceau de lard fumé qu'il partage en trois morceaux. Il est arrivé à Paris il y a huit ans avec cinq euros en poche, me dit-il. Mécano de son métier, il répare et entretient ordinairement la flotte des véhicules de l'entreprise. Et là, au dernier moment, le patron l'a nommé chef d'équipe et ça ne l'enchante guère. Săndica, son frère, ne parle pas un mot de français. Il a laissé sa ferme de Transylvanie juste pour la saison, pour gagner de quoi refaire son toit et acheter un cochon. Je leur demande comment ça va, en Roumanie. Ça pourrait être pire, répondent-ils. Beaucoup de misère dans les villes. Dans les campagnes, la terre donne assez pour vivre. Cătălin gagne beaucoup de sous en France, mais il dit qu'il n'en peut plus, qu'ici les gens sont trop bizarres et méchants, que sa femme et sa fille lui manquent. Je devine que chaque année, il se jure que c'est la dernière.

Les jours qui suivent, les deux autres indigènes de l'équipe comprennent peu à peu leur douleur. Tout farauds qu'il sont, Jean-Claude et sa femelle n'en ont pas moins la soixantaine. En bons Français ils ont pris soin d'être insupportables et personne ou presque ne leur fait la grâce d'une aide discrète. A chaque heure qui passe, ils se décomposent de fatigue et finissent leur rang un peu plus en arrière des autres. Les trois vautours du château, qui restent toute la journée sans rien faire d'autre que scruter le troupeau de cueilleurs, prennent des mines de plus en plus soucieuses. Et ce qui doit arriver, arrive : un soir, à la débauche, Cătălin va voir le couple de retardataires et leur annonce qu'ils sont virés. Il faut deux Polonais pour empêcher Jean-Claude de sauter à la gorge du Roumain. Quand il repasse devant moi je lui crie : "Hé, Cătălin ! C'est quoi ces conneries ? Ils faisaient le boulot comme tout le monde !
" Il se retourne et bafouille : "Mais… C'est vrai quand même ce que dit le patron. Ce n'était pas équitable pour les autres…"

Entre temps, j'ai lié connaissance avec d'autres collègues. Je discute avec un couple de jeunes Portugais, Fábio et Maria. Ils sont gentils, tout petits et bronzés : on dirait deux santons de Provence. Ils sont venus avec leur bébé de six mois, faute d'avoir trouvé une cousine pour le garder au pays, et se lèvent tous les matins à cinq heures pour l'emmener chez la nounou. Un soir, je les dépose en voiture devant ce qu'ils appellent "le camping" : quelques vieilles caravanes jetées en vrac dans une clairière boueuse, derrière un panneau de contre-plaqué où les tarifs sont inscrits au marqueur. La crise a bon dos.

Les Espagnols n'aiment pas parler pour ne rien dire. Ça va mal en Espagne, me disent-ils. Il n'y a plus de travail. Ils sont obligés de passer la moitié de l'année à courir toutes les récoltes de France et de Navarre, et ils gagnent à peine de quoi ne pas mourir de faim. Ils ont fait les fraises en Dordogne au début de l'été, puis les prunes dans le Lot-et-Garonne; après les vendanges, ils iront faire les oranges du côté de Valence. Ils ont tous la quarantaine et une ceinture orthopédique. "Hombre, ce n'est pas comme ça qu'il fallait faire l'Europe. On s'est fait avoir", lâche une femme. Ses paroles sont aussitôt traduites en cinq langues et font le tour de l'équipe, suscitant de graves approbations.

Le vendredi suivant s'ouvre sur un bien pauvre espoir. Les trois vautours promettent que si nous nous dépêchons, nous finirons à quatorze heures. La perspective du repos donne des ailes aux vendangeurs. Mais quatorze heures, ils apprennent que finalement, ils finiront à dix-sept heures. Et à dix-sept heures, les vautours sont désolés mais il reste encore deux parcelles à vendanger. Nous avons trop forcé le matin, et maintenant tous les muscles nous brûlent. Ça gronde dans les rangs. Quand le soleil se couche, nous sommes tout à fait ivres d'épuisement et de rage. J'aperçois la petite Maria qui pâlit. Deux grosses larmes coulent lentement sur ses joues, tandis que son compagnon lui enserre les épaules.

Vers la onzième heure, je me retrouve dans le même rang que le comique polonais du début de cette histoire. Il se frotte le bas du dos avec une grimace pitoyable et me sourit. Alors, je me penche vers lui et je lui dis :

"Tu veux que je te raconte comment c'est vraiment, les vendanges en France ? Parce que sinon, tu vas repartir aussi bête que tu es arrivé. En vérité, on a le café et les croissants tous les matins à l'embauche, la pause clope à chaque fin de rang, le repas et parfois même le gîte sur place. Il y a des étudiants, des mères au foyer, des vieux, des manouches, et toujours quelques étrangers venus donner des nouvelles du reste du monde. Il y a même, figure-toi, des médecins et des fonctionnaires qui prennent des vacances pour aller faire les vendanges... On bosse tranquille, chacun à son rythme. Et on gueule, on rit et on picole, du matin jusqu'au soir. A la fin de la saison, le château donne un grand festin qu'on appelle "Gerbe Baude", saoule gratis chacun des vendangeurs et le gratifie de deux ou trois bouteilles à emporter. Voilà comment ça se passait ici il y a même pas quinze ans. Aujourd'hui, le châtelain, entre ça et faire venir des bons chiens dans ton genre pour les crever à la tâche, il a choisi. Il a quand même le droit de gagner du fric, hein ? Et puis maintenant ils font tous pareil, alors… En fait, les Français, c'est pas qu'ils ne veulent plus travailler. Ils n'ont pas encore assez la misère au cul, c'est tout. Mais ça va venir, il parait. Moi, je suis restée juste pour te dire ceci : sale Polonais de merde, t'es venu ici pour engraisser des crapules qui te méprisent et foutre en l'air nos vendanges bien-aimées, et maintenant tu viens te plaindre ?"

Il baisse les yeux et rougit. Il n'a que vingt ans à tout casser. Sûrement un étudiant qui voulait voir du pays. Il est servi. Il me présente ses excuses et je les accepte, à condition qu'il me dépanne d'une cigarette. Quand je rentre chez moi, j'ai une tendinite à chaque bras et mal à hurler. Pour moi, les vendanges sont terminées. 

Dit "de Saint-Émilion", le vignoble dont nous avons ainsi cueilli le fruit produit un illustre nectar, vendu au prix de quatre-vingt euros la bouteille. Et je sais, de source sûre, que le cru 2013 est légèrement parfumé à l'urine de prolétaire.

 
  

3 commentaires:

  1. Hum ............. ça laisse songeur

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  2. On sent que l'on est de Droites ou de Gauches, quand on fait de la haine scatologique ou bien du cynisme pornographique quand on parle de ceux que l'on accuse de profiter d'un système!
    Cela n'a rien à voir avec le sujet que voilà traité de façon bien subtile...

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  3. Petites mains pour grands crus aux autres profitent...

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