mercredi 2 juillet 2014

Happy End (dernière)

 

Poppy


Comme chaque début de janvier, le Bureau du Peuplement Durable vient de publier les tranches d'âges convoquées pour euthanasie. Poppy se doutait bien que pour lui, cette année 2153 serait la dernière. L'an passé, il pensait en être mais la limite de viabilité avait finalement été repoussée à soixante-quinze ans. A deux mois près, il a gagné un petit sursis. Mais bon, comme il le dit avec philosophie, une année de plus ou de moins…

Cette année, ils ont fait fort : le seuil est à soixante-sept ans. Peut-être y a-t-il eu un boom de la natalité ? Pourtant la démographie française est citée en exemple par les spécialistes internationaux. Tous les dossiers de permis sont centralisés au Ministère de la Parentalité et la procréation sauvage a pratiquement disparu. De plus, Poppy se souvient qu'il y avait eu un pic de mortalité imprévu, l'année dernière, à cause d'un bug dans le système informatique du Conseil National de Diététique. La Bretagne a été privée de nourriture pendant quatre mois. Il s'attendait plutôt à ce que le seuil de viabilité soit relevé pour compenser les pertes.

Décidément, les calculs du Bureau du Peuplement Durable sont fort nébuleux. Poppy a bien essayé de s'y intéresser un temps, mais ça lui donnait mal à la tête. Ça ne l'empêche pas d'être un bon citoyen et d'avoir conscience de ses devoirs d'homme libre. Il se rendra au Centre de Fin de Vie le plus proche dans les plus brefs délais.

Le lendemain, le voilà assis dans une salle d'attente surpeuplée. Suite à des réductions de personnel, il faut attendre pendant des heures avant d'être pris en charge. Poppy prend son mal en patience. Il a déjà joué trois parties de Candy Crush sur son IPhone quand il entend enfin son nom sortir du haut-parleur. 


Il pénètre ensuite dans une grande pièce puissamment éclairée et meublée d'appareils étincelants. Il y a là une demi-douzaine de médecins qui l'accueillent avec bonhommie, puis qui lui font passer toute une série de tests. Poppy a dans le corps plusieurs organes exogènes : un jeu de poumons complet, deux mètres vingt d'intestin grêle, une prostate. Et il en est déjà à son troisième cœur. Celui-ci lui a été greffé il y a à peine deux ans. Les médecins sont ravis de le retrouver en si bon état et félicitent Poppy pour son civisme. Ce cœur pourra servir encore longtemps et sauver peut-être plusieurs vies.

Quand la loi sur le Remplacement des Organes Pour Tous avait été examinée à l'Assemblée, Poppy était de toutes les manifestations de soutien. C'est grâce à cette loi qu'il a pu bénéficier d'un nouveau cœur malgré son âge. C'est tout un symbole, ce cœur, quelque part… Il a pris soin d'avoir une hygiène de vie irréprochable. Personne ne pourra dire de lui qu'il a fait le jeu de l'extrême-droite.

Poppy se dirige maintenant d'un pas léger vers le département de chirurgie euthanasique. Il se sent comme gonflé d'air pur. Il ne peut pas voir le visage des deux infirmières qui le tiennent chacune par une main, mais à leurs yeux, il sait qu'elles lui sourient. Arrivé à destination, il s'allonge sur le lit immaculé comme on le lui demande, et perçoit dans le creux de son bras droit une piqûre. 


Son regard erre dans la chambre. Par la fenêtre, le soleil lui paraît vert. Sans doute l'effet des tranquillisants.
 
 
  

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