samedi 24 mai 2014

Haute montagne et spiritualité

(D'après Julius Evola)

 


Elle avait préparé son sac à dos la veille. Elle s'était renseignée sur les conditions météo auprès d'un Ancien du village de Gavarnie, dont elle avait évalué la sagesse au taux de cuisson de sa vieille figure. Elle avait son piolet et ses crampons vintage. Elle avait un certificat de vraie montagnarde que lui avait délivré oralement un copain alpiniste, lors d'une virée en vallée d'Ossau deux semaines plus tôt. Elle avait ses chaussures Salomon, son pantalon Patagonia, son couteau Buck et son T-shirt "LITTLE MISS SUNSHINE".
 
Elle partit à cinq heures du matin, un sept juin, depuis le col de Boucharo. La nuit était claire. Le silence, d'airain. Une coulée régulière de brumes baignait le sommet du Taillon. Tout cela était d'une beauté étrangement hospitalière. Arrivée au col des Tentes elle resta plantée de longues minutes, scrutant le ciel. "Si ça se trouve, il va faire orage. Et comme je n'y connais rien, je vais me faire surprendre." Lorsqu'enfin ses jambes impatientes la remirent sur le chemin, ses pas n'étaient pas francs pour autant. Au fur et à mesure que le jour venait, elle était de plus en plus tétanisée.
 
Alors qu'elle passait sous la face nord du Taillon, un énorme bruit de craquement la fit sursauter : avalanche. Elle en fut absolument éberluée. "Si ça se trouve, je vais me faire ensevelir par la prochaine. Et quand on retrouvera mon cadavre après le dégel, je passerai pour une conne." Il lui fallut un temps infini pour réaliser que là où elle se trouvait, au vu du méplat qui la séparait de la paroi et le peu de portée du jet de neige qui venait d'en partir, elle ne risquait pas grand'chose. Penaude, elle se remit en marche.
 
Sur l'autre versant de la vallée, elle aperçut deux minuscules bonshommes arpentant la route qu'elle avait emprunté tout à l'heure. Un soulagement honteux lui emplit les veines: si d'autres avaient eu la même idée qu'elle, c'est que l'idée n'était pas si mauvaise. Ils la rattrapèrent vite. Trop vite. Ils la dépassèrent alors qu'elle était assise sur un rocher émergeant du glacier, en train d'attacher laborieusement les lanières de ses crampons. Horreur ! Le gauche était réglé trop large. Elle n'avait essayé que le pied droit avant de partir. Elle s'en arrangea tant bien que mal, et monta en haletant jusqu'au refuge des Sarradets.
   
Là, posée sur la terrasse bétonnée de la bâtisse, elle dévora huit figues sèches et presqu'autant de biscuits, avala un demi-litre d'eau et alluma une clope. Elle aurait voulu regarder un épisode de "Plus belle la vie" en la fumant. Elle aurait voulu lire un numéro de Voici, consulter sa page Facebook. Le soleil était levé depuis deux heures, et le cirque de Gavarnie n'avait jamais été si grand. En face, de l'autre côté du gouffre, le pic du Marboré s'élevait sur un chaos de strates pliées en accordéon. A gauche, le pic des Sarradets hissait de terrifiants éperons de calcaire. Au-dessus du refuge, la falaise soufflait des nuages par l'ouverture de la Brèche. Et elle, elle aurait donné un bras pour qu'on lui donne, là, tout de suite, le montant exact du dernier shopping de Nabilla.

Un bruit de vaisselle provenant du refuge la fit se retourner. Elle toqua à une fenêtre. Un grand blond vint lui ouvrir, un Tchèque. Elle lui expliqua qu'elle avait besoin d'une pince et d'un tournevis pour régler son crampon. Il n'avait pas ces outils dans son sac à dos, naturellement, et se préparait à partir avec ses collègues. Il lui enjoignit d'attendre le gardien qui devait rentrer d'ici une demi-heure, eut la gentillesse de lui offrir du thé et fila.

Elle sirotait le breuvage en fixant bêtement des cartes postales épinglées au mur, lorsqu'un gars entra et s'assit à une table. D'à peu près son âge, il était vêtu d'un sweater et d'un jean, et chaussé de Converse. A l'arrache. Il sortit d'un tout petit sac à dos un pack de jus d'orange qu'il vida entièrement dans son gosier. Elle lui parla de son problème de crampon, il lui tendit une fourchette en rigolant : "T'as pas intérêt à me niquer le motif du manche."

Il venait des Deux-Sèvres. Il avait fait sept heures de route pour arriver au col de Boucharo à quatre heures du matin, et il était monté direct. Il était déjà venu l'an passé, au mois d'août. Il avait alors grimpé en courant à la Brèche et il s'était pété l'oreille interne, probablement à cause du choc altimétrique, disait-il. Une autre fois, il était monté au pic des Trois Rois et s'était fait surprendre par un orage au sommet. Il était redescendu au galop, sous une pluie battante et la foudre au cul. Là, il avait prévu de monter au Taillon mais il aurait préféré monter au Casque, qu'il ne connaissait pas. Il ne s'attendait pas à ce qu'il y ait de la neige partout comme ça.

Ils établirent tacitement le contrat le plus bancal de toute l'histoire de la randonnée en montagne : elle le guiderait jusqu'au pic du Casque, lui et ses baskets de touriste, et il couvrirait de sa conversation la petite voix dans sa tête. Ils échangèrent une cigarette. "C'est marrant, dit-il en tirant comme un forcené sur la sienne, elle brûle mal. Ça doit être le manque d'oxygène."

Elle attendit que le gardien du refuge arrive pour se faire voir crampons aux pieds sur le carrelage, juste sous l'écriteau priant les visiteurs de les enlever, merci. Après s'être répandue en excuses, elle reprit la montée en direction de la Brèche avec son camarade.
   
Il avançait d'un très bon pas. Elle luttait derrière lui pour trouver son second souffle, en vain. Il se moqua : "Je m'arrête, sinon il y aura bientôt un kilomètre entre nous !" Quand ils atteignirent la porte géante elle se sentit mieux. Les Tchèques étaient là. Ils échangèrent quelques plaisanteries avec eux  ̶  fraternité des cimes  ̶  puis s'engagèrent sur la voie du Casque, le long de la falaise, dans un brouillard très dense.

Elle n'était pas vraiment rassurée mais l'ivresse des hauteurs commençait à se faire sentir. Elle se trompa comme exprès de chemin, gambada sur une corniche suspendue au-dessus du vide, escalada un couloir dans la paroi rocheuse jusqu'à une petite grotte obstruée par un bouchon de glace. L'autre suivait hardiment, quoique de plus en plus mal à l’aise.
 
Au détour d'un bombement de la falaise, une langue de neige remontait jusqu'à une grotte plus large que la première. LA grotte. La fameuse. Ils grimpèrent jusqu'à son entrée, les doigts plantés dans la neige dure. Lui n'avait même pas de gants. Elle n'escalada pas le conduit, voie royale vers le Casque, malgré les exhortations de son camarade: "Fais ce que tu as à faire. Je t'attends ici." Elle essaya à peine de trouver la première prise, et laissa tomber. Ce puits, large de deux mètres et haut de vingt-cinq, ruisselant d'eau de fonte, était au-dessus de ses moyens. Peut-être que si l'autre l'avait suivi, sa vanité aurait fait le reste.
   
Le brouillard se leva sur une planète immaculée. Ils avaient repris la voie normale, et débouchèrent juste sous le Casque. Son camarade était maintenant livide. Quant à elle, elle était enfin lucide sur le ratage inéluctable de l’ascension. Foutu pour foutu, elle attaqua tout droit dans la partie la plus redressée du glacier. L'autre s'élança à sa suite.

Et voilà, l'heure de vérité était venue. Sous eux, un toboggan de glace de trois cent mètres de dénivelée, barré de crevasses béantes. Ils aurait pu couper la pente en travers et monter en lacets. Oh oui, ils auraient pu. Ah, ils s’étaient bien trouvés ! Sur l'immense paroi blanche grimpaient à présent deux morbacs, l'une ancrée sur son piolet et ses pieds griffus, béate comme un gosse à qui on fait faire l'avion, et l'autre crispé sur ses semelles lisses et ses mains nues. Il la dépassa finalement en hurlant: "JE NE SUIS PAS UN FOU, JE SUIS UN COOOOOOOOOOOON !!!".

Que dire du retour ? Lui était littéralement malade d'épouvante et il dut plusieurs fois s'accroupir derrière un rocher. Mais il était ravi d'avoir une fois de plus pris une claque dont il mettrait des semaines à se remettre, jusqu'à la prochaine. En repassant par la Brèche, il reconnut avec émotion le coin où il avait vomi la fois d’avant. Quant à elle, elle était déçue, mais pas vraiment.

Le mot de grec ancien άποκάλυψις, francisé en "apocalypse", signifie révélation, enlèvement du voile, mise à nu. La montagne, comme le désert ou le champ de bataille, est un lieu éminemment apocalyptique. À petites gens, petites révélations.




La Brèche de Roland, par beau temps.



Le baron Julius Evola (1898 - 1974) était un philosophe italien. Il a notamment écrit sur les doctrines traditionnelles orientales, sur l'alchimie, sur la décadence du monde moderne, sur les métaphysiques du sexe et de la guerre. Il fut par ailleurs un alpiniste de très haut niveau. A sa mort, ses cendres furent enfouies dans une crevasse du Mont Rose.


 
 

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