mercredi 5 mars 2014

Bienvenue au Rwanda

Kigali, le 5 août 1999 

«  ̶  Rrrrr ! C'est un raclement de gorge très léger. On ne prononce pas le R en faisant vibrer la langue comme vous autres.
   ̶  Clairrrre, folle Frrrrrançaise !
   ̶  Tu y es presque, folle Rrrrwandaise ! Afrrrricaine !
   ̶  Et toi Eurrrropéenne ! Claire qui m'aprrrrend à bien parler le frrrrrrrançais !
   ̶  Oui, c'est ça! Brrrravo ! »

L'après-midi se terminait, et nous étions ainsi en train de causer dans la cour. Mama Lucie riait en nous écoutant. Son mari était perché sur le toit de sa maison avec son frère, en train d'installer une antenne de télévision. Elle frappa dans ses mains pour signaler qu'il était l'heure du thé. Papa Lucie et Vincent bondirent à terre, et Olive et moi arrêtèrent là la leçon de français.

Judith, la voisine d'en face, vint alors nous présenter sa cousine, une grande dame très bien habillée et coiffée. Celle-ci pérora qu'elle s'en retournait le lendemain aux États-Unis, pour retrouver un niveau de vie plus digne d'elle. 

« États-Unis d'Amérrrrrique ! » repris-je en levant l'index, ce qui vexa quelque peu cette noble personne. 

Olive me pinça la cuisse. Mama Lucie fit claquer sa langue. La riche cousine se leva en faisant tinter ses nombreux bracelets, et déclara qu'elle allait se soulager aux aisances. Je ricanai. Pauline me donna un coup de coude et me glissa à l'oreille : 

« Claire, pense à Judith, c'est sa famille. »

Soudain, des toilettes nous parvint un cri strident. La cousine en jaillit comme un diable en renouant précipitamment ses pagnes. 

« Mon argent ! » hurla-t-elle. « Quatre cent dollars ! Ils sont tombés dans le trou ! » 

Quelques secondes de stupeur, et ce fut le fou-rire général. Je claironnai : 

« Quatrrrrre cent dollarrrs dans la merrrrde !! » 

La cousine était bouleversée, et elle pleurait aussi fort que nous riions. Enfin, ce n'était pas très gentil pour elle, et quatre cent dollars, c'était quand même une somme. Il fallait l'aider. Nous nous levâmes de concert.

Il fallut tailler une perche suffisamment longue pour fouiller plusieurs années d'excréments, et emprunter une lampe torche. Vincent se dévoua pour manier la perche, Olive pour éclairer la fosse. Je donnai à l'un et à l'autre des mouchoirs à nouer sur leur visage. Pendant que Vincent repêchait les billets dégoulinants d'immondices, que Papa Lucie les lavait et les étendait sur le fil à linge, Judith et Mama Lucie réconfortaient la cousine en lui tapotant les mains. 

Au bout d'une heure de travail, les dollars étaient sauvés et nous étions contents. Mais avec tout ça nous n'avions plus très faim. Perpétue retrouva les arachides que j'avais acheté au marché, et Mama Lucie les fit cuire à la braise en guise de dîner. Enfin, elle nous invita tous dans sa maison pour voir ce que donnait la nouvelle antenne sur le petit écran, tandis qu'au-dehors régnait la nuit obscurément lumineuse. 

 




Abaantu ntibàva índa imwé, bava ínkónó imwé.

« Les gens ne sortent pas du même ventre, ils sortent de la même marmite. » 

(proverbe rwandais)



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