samedi 4 janvier 2014

Le dernier homme

"Je veux que Disneyland soit le plus merveilleux endroit de la terre, et qu'un train en fasse le tour." 
Walter Elias Disney


La Préhistoire est loin, le dernier homme s'en félicite. Il ne s'est jamais battu, il a horreur de la violence. Il se débrouille en cuisine, il est bon bricoleur et il n'a pas de problème avec le sexe. Les femmes lui font au bas-ventre le même émoi que les chatons lui font au cœur. Parce qu'il est peu pénétrant il se croit sentimental, il pourrait presque passer pour tendre, mais il n'est que bénin. Il est féministe, évidemment, mais quand même il cherche la femme parfaite. Il est l'homme d'un d'idéal.

Il aime marcher en montagne parce que le paysage est plus sympa. Il a la vertu sportive, le dernier homme. Il se dépense comme il dépense l'argent qu'il gagne et ça le rend content. Dévot du culte du progrès, il s'attache à progresser lui-même, chaque jour un peu plus, avec une discipline de prisonnier. Il est libre pour bonne conduite, le dernier homme, il sait ce qu'il a à faire. Il a un métier intéressant et une ou deux passions pour ses loisirs. Le dernier homme ne vit pas, il profite de la vie.

Il n'est pas du genre à exprimer ses sentiments, dit-il, mais ce qu'il appelle sentiment n'est qu'algorithme. Il a en lui un petit curseur qui oscille à l'horizontale, entre le ravissement et la nausée : c'est ce qui lui tient lieu de jugement. Ce qu'il ne comprend pas, c'est insolvable, donc sans valeur et bon à jeter. Le dernier homme a la conscience aussi propre qu'une poubelle bien fermée. Il ne saurait s'encombrer d'une âme : le bien, le mal et ce qui pourrait être au-delà, ces choses sentent trop le Moyen-âge. Il dit volontiers que certains pays où il est allé en vacances ont beaucoup de chemin à faire à ce sujet. Lui ne pense pas à mal, jamais. C'est juste que des fois, il le fait pas exprès, et puis il est pas médecin. D'ailleurs le mal, c'est les chambres à gaz et puis c'est tout. Le dernier homme est gentil, puisqu'il n'est pas nazi.

Le dernier homme se méfie de tout ce que les gens racontent. Quand par exemple il apprend qu'à Marseille, un fou s'est arraché les deux yeux en public avant de s'empaler lui-même sur la grille d'un parc, le dernier homme conteste, en bon objecteur du discours sécuritaire, qu'il n'y a aucune différence entre notre époque et celles qui l'ont précédée, si ce n'est qu'on parle plus de ce genre de faits divers qu'avant. Si on lui dit que c'est déjà énorme, comme différence, il reste idiot quelques secondes et il répète que rien n'a changé. A entendre le dernier homme, le monde a toujours et partout été le même. Mais le monde auquel il pense, c'est celui dont il est propriétaire et il ne faut jamais, devant lui, douter qu'il soit réel.

Aussi le dernier homme n'apprécie pas que l'on cherche ailleurs que sous son nez. Ça le vexe, alors il dit que c'est débile. Et quand il ouvre un livre, ce n'est pas pour y trouver des réponses aux questions qu'il ne s'est pas posées. Pourtant, moi, j'ai pensé au dernier homme en lisant ces mots de Janet Frame :

Je me souviens de ce jour de grisaille où, appuyée à la barrière, j'écoutais le vent dans les fils télégraphiques. Pour la première fois, je pris conscience d'une tristesse extérieure, ou qui semblait venir de l'extérieur, du gémissement du vent dans les fils. Je parcourus du regard la route blanche et poussiéreuse et ne vis personne. Le vent soufflait, courrait devant nous de place en place, et je restais là, au milieu, à l'écouter. Un poids de tristesse et de solitude m'accabla soudain comme si quelque chose était arrivé ou sur le point d'arriver, et que je savais de quoi il s'agissait. Je crois que je n'avais encore jamais prêté attention au monde autour de moi ; jusqu'alors, je pensais que "j'étais" le monde.  En écoutant le vent et sa triste mélopée, je sus que cette tristesse n'était pas mienne, qu'elle appartenait au monde.

Pauvre poétesse qui n'a pas su faire semblant. Elle a été punie de huit ans d'enfermement et de deux cent électrochocs. Le secret est terrible, et malheur à ceux qui le découvrent : c'est d'avoir engendré le dernier homme, qui afflige le monde.


Image extraite d'Un ange à ma table, réalisé par Jane Campion, adapté de l'autobiographie de Janet Frame.

4 commentaires:

  1. Il faut s'attendre à ce que certains résistent! Moi-même, victime de mon instinct de survie j'ai échappé à la dissolution..................................... mais ce ne fut que pur réflexe imbécile!
    d'ailleurs je me trouve maintenant errant,désincarné, en tout cas schizo... de la distance, peut-être même pourrait-on dire, pour le romantisme, fractal!
    (face à soit-même quelque soient les dimensions que peuvent atteindre notre intelligence)
    Il n'y a que mes rêves qui me mènent ailleurs.
    Et les rêves de chacun sont ce qui donne du charme à notre imperfection.
    N'y-a-t'il que le diabolique pour s'intéresser à la substance véritable des êtres?
    Et la sainteté pour les apparences?

    une planète entière peuplée de rationnelles mécaniques,de survivants décalés,de violents jouisseurs!

    Qu'elle est le secret qui empêcherait l'ivresse de raccourcir nos vies et nos consciences,de dessécher nos corps et notre créativité?
    Peut-être l'art d'effacer sans oublier.
    Ou peut-être le vent, un vent plus fort car le vent oblige l'esprit et le corps!
    En tout cas je sais avec quoi rime 2014, 1914.

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    1. La guerre... C'est bien à ça que tout ça ressemble, et de plus en plus...

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    2. Votre âme ne devrait pas suinter autant de paresse intellectuelle.
      Vous êtes perdu

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