samedi 18 janvier 2014

Ballade à Bordeaux

 
On était trois collègues qui s'emmerdaient toute la semaine dans le même bureau. Pour rigoler, on s'était donné des noms d'indiens: Grand Corps Sans Poils (parce qu'il était grand et tondu), Petit Champignon Magique (parce qu'il aimait les psilocybes), et moi, Petit Pain Grillé (parce que j'étais sujette aux coups de Soleil). Le week-end, on enfourchait nos étalons de fer et on partait à l'aventure.


Un des "mascarons"

   
A chacun son paradis. Le nôtre était à cinq minutes du centre ville. C'était sur la rive Est de la Garonne, dans cette campagne que la ville peinait à coloniser à cause de l'immensité de l'estuaire. Quatre cent mètres de large, quarante mètres de fond, et la charge des marées si puissante que le fleuve remonte son propre cours, deux fois par jour… Construire un pont sur ces eaux-là coûte cher. Il y a longtemps que Bordeaux regarde fixement sa terre promise, par tous les yeux des centaines de visages sculptés sur la façade de ses quais. Vue d'en face, la nuit, Dieu qu'elle est belle cette ville. C'est peut-être pour ça, aussi, qu'on l'appelle le "Port de la Lune", et pas seulement parce qu'elle a vue du ciel la forme d'un croissant.

On passait le pont de Pierre en quelques coups de pédale. De l'autre côté, on longeait un faubourg lugubre pour arriver à la caserne Niel, une vaste friche militaire abandonnée depuis des années. On y entrait en escaladant le mur d'enceinte ou par les trous que les premiers visiteurs avaient ouvert au marteau et au burin et qu'il nous fallait trouver sous les ronces. On faisait attention à ne pas faire de bruit car là-dedans on n'était plus en France. Trois hectares de hangars et de bâtiments menaçant ruine, envahis par la jungle. C'était le pays des artistes sauvages et des horlas. On a tout exploré. On a vu partout des fresques posthistoriques et des messages indéchiffrables. On a flippé nos mères de se faire choper par le gardien le jour et de faire de mauvaises rencontres la nuit. On y a fait plein de photos, et on y a campé comme font les vrais Sioux.
 

 
Deux fois seulement, on a renoncé à entrer dans la Caserne Niel. Les Gitans y avaient installé leurs caravanes. La troisième fois, on s'est décidés. On a sauté de l'autre côté du mur et on a marché vers les hommes. Ils nous ont regardés de haut en bas : "Vous n'avez peur des Gitans?" On a répondu : "Si !" et ils se sont marrés. On a fait notre ballade et pris encore quelques photos. On entendait derrière nous des coups de feu et des hurlements de moteur. Et puis, en voulant grimper sur une fenêtre, je me suis coupée avec un bout de verre. On a couru vers les caravanes et demandé aux femmes si elles avaient des pansements. Et de fil en aiguille, les Gitans nous ont invités à partager leur barbecue. Je n'aurais jamais cru que j'étais capable de manger des oreilles de porc grillées, mais quand on est chez les Gitans on se tient bien. En fait, c'est délicieux, les oreilles de porc grillées.

C'était la famille Reinhardt. Comme Django, oui. C'était bien sa famille. Ils nous ont dit qu'avant, ils jouaient le jazz manouche tous les soirs autour du feu et ils faisaient la fête comme des fous. Depuis ils s'était tous convertis et le Patriarche avait décidé que par amour pour Jésus, ils renonçaient à la musique. Et là, ils revenaient de Jérusalem où ils étaient tous partis en pèlerinage. Ça mène à tout, le jazz… Django lui-même avait composé une messe des Saintes-Maries-de-la-Mer à la fin de sa vie. Marc-Édouard Nabe, qui est parisien, a dit de cette messe que si le cardinal Lustiger osait la faire jouer à Notre-Dame le soir de Noël, "on n'entendrait plus jamais parler d'athéisme"… Un des Gitans m'a donné un petit papier où était marqué "Reinhardt, rachète et répare tous instruments à cordes  ̶  même cassés", suivi d'un numéro de téléphone. Je l'ai fait encadrer. C'est un souvenir.

Aujourd'hui la caserne Niel est sécurisée. Elle est visitée tous les week-ends par les citadins qui viennent s'y faire une culture "street art" et la ville y a entrepris des travaux de prestige. Le site va devenir un "éco-quartier" dans le cadre d'une opération nommée "projet Darwin". Pour Grand Corps Sans Poils, Petit Champignon Magique et Petit Pain Grillé, c'est fini, la caserne Niel. Tant pis.

Une ville, c'est une croisée de chemins. Comme Paris, Marseille et toutes les cités antiques d'Occident, Bordeaux a son DECVMANVS : c'est l'alignement des rues Porte-Dijeaux et Saint Rémi. L'Histoire dit qu'il fut tracé le jour même de la fondation de la ville, il y a plus de deux mille ans, dans l'axe du soleil levant. Elle dit encore que les Anciens tracèrent ensuite le CARDO, perpendiculairement au DECVMANVS : c'est la rue Sainte Catherine. C'était ainsi que Bordeaux est orientée.

 

La Porte Dijeaux

Elle est bâtie sur pilotis, en grande partie, et cernée de puants marécages. Jusqu'à la construction du pont de Pierre, en 1822, on ne pouvait y accéder qu'en bateau. Et oui, Bordeaux a fait sa fortune avec des commerces immondes…

Il se trouve que Grand Corps Sans Poils a travaillé sur le chantier du nouveau pont. C'est un pont à tablier levant, posté en aval de la ville. Il est colossal, bien sûr, il a coûté très cher et il est hideux. L'année dernière, peu après son inauguration, le nouveau pont s'est levé pour faire entrer le Cuauhtémoc, un gigantesque trois-mâts mexicain. Le navire est resté amarré devant la place des Quinquonces pendant deux semaines et on pouvait le visiter gratis. Le jour où il est reparti il y avait foule sur les quais. En repassant par la grande porte, il a salué d'un coup de corne de brume. La foule a crié et applaudi. Un de ces immeubles flottants de croisère a levé l'ancre juste après lui. Il est passé à son tour sous le pont et il a klaxonné, mais sur les quais, tout le monde était reparti. C'est connu, les Bordelais sont très snobs.

 

Le Cuauhtémoc vu de la Place de la Bourse

Petit Champignon Magique, lui, il a remonté la Garonne à pied jusqu'à sa source. Ça lui a pris deux mois. Il n'a pas emmené de tente, il a préféré dormir sous les arbres où chez les gens qui l'ont pris en amitié. Il a marché jusqu'aux Pyrénées, jusque là où le grand fleuve est un ruisselet. Dans les montagnes, il a rencontré un vieux monsieur qui l'a mené dans un coin secret, inconnu des touristes. C'est un endroit ou l'eau tombe sur un rocher en biseau. Le vieux monsieur a dit à Petit Champignon Magique : "Tu vois? La goutte d'eau qui tombe à l'Est du rocher part vers la Méditerranée, et la goutte d'eau qui tombe à l'Ouest, elle s'en va vers l'Atlantique. C'est ici, la source de la Garonne."

Quant à moi, Petit Pain Grillé, hé ben j'ai plaqué mon boulot et je me suis remise à écrire. C'est pas ça qui va me nourrir quand j'arriverai au bout de mon chômage, mais je n'ai pas peur.

Voilà ! A Bordeaux, on s'enrichit, on aime les bateaux, on y cherche l'autre rive et on y marche vers la source. Allez donc vous balader à Bordeaux… Je vous souhaite d'y arriver tard dans la nuit en voiture, par le pont de Pierre, exactement au moment où vous entendrez à la radio Likambo Ya Ngana, par Franco et le TP OK Jazz Orchestra.



(Cliquez sur la photo)



1 commentaire:

  1. ton texte et ta zique m'ont promenée avec toi comme quand j'avais des jambes

    Marion

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