samedi 14 décembre 2013

Happy End (bis)

 

Lulu 


Il est toujours là, assis sans rien faire dans l'unique fauteuil du hall d'entrée. Ici tout le monde l'appelle Lulu. On ne sait plus pourquoi, il ne s'appelle même pas Lucien. Lulu a été racheté avec la maison de retraite, lorsque les bonnes sœurs ont dû vendre pour cause de crise des vocations dans les ordres et de bâtiments ne répondant plus aux normes de sécurité. Avant, c'était un hospice. Maintenant c'est un E.H.P.A.D., ça fait plus sérieux.

Lulu n'a que soixante-huit ans. Il est arrivé enfant à l'hospice, un peu malformé à cause de l'alcoolisme de sa mère, un peu débile à force de raclées par son père. Il n'a jamais parlé, seulement émis quelques grognements que les bonnes sœurs avaient appris à décoder. Il leur rendait service, mettait le couvert, faisait la vaisselle. Quand il en avait encore la force, il faisait la toilette des grabataires. Il était peut-être un peu brute avec eux, mais il faisait sa part de travail.

Aujourd'hui il en serait bien incapable. Sa démarche est de plus en plus titubante, il a la tremblote, il n'y voit plus d'un œil et presque plus de l'autre. Il est le dernier de ces "pauvres bougres", comme on disait à l'époque. Maintenant, il n'y a plus que des "personnes âgées" ici.

Le repreneur ne voulait pas de Lulu. Il souhaitait attirer une clientèle un peu plus stylée et avait vu d'emblée le cachet du couvent, la coquette abbaye et l'immense parc tout autour. On avait bien essayé de caser Lulu mais personne n'en voulait. Même l'hôpital avait refusé, arguant qu'il n'était plus un hospice mais un "Centre de Soins". Lulu n'avait bien sûr plus de famille et il avait fallu se résoudre à le garder, en espérant qu'il ne s'attarderait pas trop longtemps.

C'est vrai qu'il fait tache, Lulu, avec ses hardes du Secours Catholique, sa bosse, ses yeux vitreux et son éternelle chandelle de morve. Il pue, en plus. Il a dès le matin les mains maculées de merde et c'est pas faute de l'engueuler. Et comme il suce souvent ses doigts, on le traite de dégueulasse et on l'engueule encore plus fort. Un jour, un psychologue  a dit qu'il faisait de la "coprophagie". Tout le monde a été très impressionné par ce savant diagnostic et on a continué à engueuler Lulu, mais en le traitant de "coprophage" désormais.

En fait, Lulu ne sait plus aller aux cabinets. Il essaie bien de s'essuyer mais à chaque fois, il s'en met plein les doigts. Il y a eu une petite stagiaire qui avait compris ce qui se passait. Plusieurs fois par jour elle allait le voir sur son fauteuil, dans le hall de l'entrée, et lui demandait poliment s'il voulait aller aux WC. Elle l'accompagnait, l'aidait à s'installer sur la lunette et après, elle lui faisait une petite toilette. Lulu sortait tout propre et bien reboutonné.

Les autres membres du personnel n'avaient pas manqué pas de critiquer vertement les initiatives de cette débutante :
 ̶   Si ça continue, il ne saura plus y aller seul !
 ̶   Avant il se débrouillait très bien, il n'y a pas de raison qu'il ne sache plus. Il fait ça pour nous emmerder !
 ̶   Il doit y trouver du plaisir !

Quand la jeune fille eut terminé son stage, tout rentra dans l'ordre. Lulu se remit à puer et on l'engueula de plus belle.

Du temps des bonnes sœurs, une autre jeune fille avait eu pitié de Lulu. Malgré le mur invisible qui sépare les gens comme lui des gens normaux, Sœur Marie-Madeleine avait presque adopté Lulu. C'était elle qui s'occupait de lui, qui l'aidait à faire sa toilette et qui lui faisait la conversation. Il s'épanouissait dans la tendresse de Sœur Marie-Madeleine, Lulu, comme une pâquerette au Soleil. Il aimait le son de sa voix douce, son regard clair et souriant, ses mains qui le savonnaient avec précaution. Il retrouvait des bribes de sensations venues de très loin, des rares fois où sa mère n'avait pas trop bu. Même s'il se faisait aussi engueuler par les pieuses matrones de l'hospice, la présence de Sœur Marie-Madeleine suffisait à le rendre heureux. Il ne puait presque pas.

Quand Lulu fut vendu avec les bâtiments et les meubles, Sœur Marie-Madeleine dut rejoindre un autre couvent. Mais bien avant cela, il avait compris qu'elle allait l'abandonner. Sa voix n'était plus si douce, son regard le fuyait et ses gestes devenaient mécaniques. Le jour du départ, Sœur Marie-Madeleine vint embrasser Lulu et s'enfuit sans rien dire. Elle détestait les adieux. Voyant l'air tout dépité de Lulu, la Mère Supérieure lui avait dit : "Elle reviendra te voir!"

Depuis, Lulu attend Sœur Marie-Madeleine, assis dans le fauteuil du hall de l'entrée. Quand elle reviendra, tout sera comme avant. Lulu sera beau, il sentira bon et même les engueulades lui seront douces. Lulu attend puisqu'on lui a dit que Sœur Marie-Madeleine allait revenir. C'est pourtant pas compliqué à comprendre. Alors pourquoi on l'embête, Lulu ?

Bien des fois, on a arraché Lulu de son fauteuil. Non sans mal: on ne dirait pas, comme ça, avec sa dégaine de squelette, mais il a la vie dure. C'est les seules fois où Lulu prononce des mots intelligibles: "Con, merde, salopard, putain…" Sans doute des réminiscences de son enfance, là aussi. Pour l'évacuer, il faut s'y mettre à plusieurs et le traîner sur le lino jusqu'à sa chambre. Mais à peine enfermé, Lulu s'échappe et vient reprendre son poste dans le hall de l'entrée. Le directeur a bien essayé d'enlever le fauteuil pour le décourager, mais Lulu s'asseyait par terre ou tournait inlassablement sur lui-même devant la porte vitrée.

Quand il y a des visiteurs vraiment importants, des familles de notables, des inspecteurs des services sociaux ou des investisseurs, il faut bien cacher Lulu. Si on l'enferme à clé dans sa chambre, il cogne des poings contre la porte. Alors on l'attache au lit. Il n'y a pas d'autre solution. Quand les visiteurs vraiment importants sont repartis, on libère Lulu et il revient s'assoir sur le fauteuil du hall de l'entrée, un peu plus tristement chaque fois.

Un beau matin, Lulu entend la voix de Sœur Marie-Madeleine dehors, là, juste devant l'entrée. C'est elle ! Elle est revenue ! Lulu bondit du fauteuil, fonce à travers la porte, court dans l'allée et heurte de plein fouet le 4x4 du directeur qui arrivait en trombe. Le directeur était déjà très en retard à son rendez-vous. Cet emmerdeur de Lulu a vraiment bien choisi son moment pour mourir.

Quelques infirmières sont allées à son enterrement. Sœur Marie-Madeleine, dans son couvent éloigné, n'a pas été prévenue.

























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