mercredi 6 novembre 2013

Lilith


Dans ma cervelle se promène / Ainsi qu'en son appartement / Un beau chat, fort, doux et charmant.

Belle, tu l'es à ta manière, Lilith, avec ton œil borgne et ton ventre avachi qui se balance de droite à gauche quand tu gambades… Mais tu ne doutes pas de ton charme, non sans raison.

La nuit, tu te parles toute seule, tu vocalises, tu travailles tes intonations. Tu sais très bien exprimer l'impatience, la perplexité, la protestation outrée, la résignation maussade, et j'adore ta façon d'attendre que j'aie fini ma phrase pour me répondre. Dans le genre bête, tu es très méthodique. Il t'es arrivé de rester des heures dans l'évier de la cuisine, à fixer intensément l'extrémité du robinet. Le miroir de la salle de bain t'a longtemps fascinée, aussi, et tu m'appelais souvent pour observer mon reflet à côté du tien. Ça t'a passé, depuis, comme si tu avais trouvé tes propres explications. En ce moment, tu étudies le cas du lézard : quand tu en attrapes un, tu le laisses s'échapper et tu regardes émerveillée, sans y toucher, sa queue abandonnée qui se tortille.

Quand il me prend d'écouter de la musique à plein volume et que j'entends le voisin du dessous répondre en rythme, à coups de balai au plafond, toi, tu t’affales sur le caisson de basse avec un air réjoui. Ce qui indispose les pénibles, ça te berce. Tu retombes volontiers en enfance, quand tu es d'humeur sensuelle, et tu pétris de tes pattes le mou de mes vêtements, comme tu pétrissais les mamelles de ta mère pour en faire sortir le lait. Sous la caresse, tu deviens liquide, tu perds toute dignité, tu en oublies de rentrer ta langue. C'est pas à toi qu'on va apprendre ce qui est bon, Lilith.

Mais tu es chiante, aussi, il faut le dire. C'est une constante de ton espèce, ça. Vous, chats, êtes les seuls de nos domestiques à contester l'autorité d'homo sapiens. Notre supériorité, vous la raillez. Vous semblez sûrs que vous en auriez fait autant, sinon mieux, si vous n'aviez pas eu cette flemme de créature rassasiée d'amour que nous n'éprouvons, nous, qu'après nos plus belles parties de baise   ̶̶  ce qui vous fait pitié. Quand je me vois comme ça dans ton œil unique, je ne me vexe pas, Lilith, mais je comprends qu'il y en ait que ça énerve.

Mais vous nous aimez bien, toi et tes congénères, et vous veillez à ne pas nous infliger trop de dégâts majeurs. C'est plus de la bouffonnerie que du vandalisme, au fond, et tant que ça se limite aux verres cassés soi-disant sans faire exprès, au linge sale éparpillé et à votre allergie aux portes fermées… Et vous avez du génie dans la connerie, je te le concède. Il y a des milliers de vidéos de vos exploits qui tournent en ligne et font s'écrouler de rire le monde entier. Ma préférée, c'est celle du gars qui ne comprenait pas pourquoi il avait des factures d'eau pharamineuses, jusqu'à ce qu'il découvre que son chat, pour se distraire, tirait la chasse d'eau toute la journée.

"Le chat est par essence un ennemi du système. Il est l’anti-efficacité, l’anti-productivité, l’anti-utilitarisme même. En un mot, c’est l’animal le plus anti-libéral qui soit.", lis-je sur Rébellion.fr. Est-ce parce que le monde est devenu ce qu'il est, que vous avez viré anarchistes ? Au XIXème, à en croire Baudelaire, vous vous contentiez de bénir nos maisons...

C'est l'esprit familier du lieu / Il juge, il préside, il inspire / Toutes choses dans son empire.

C'est toujours vrai, cela dit. Vous êtes chez vous et nous sommes vos hôtes. Non, vous ne plaisantez pas avec ça et vous détestez les déménagements. Mais moi, j'ai de la chance... Dans mon nomadisme contraint et forcé, j'ai toujours pu compter sur ta patience, Lilith. La dernière fois, après t'être tapé neuf heures de voiture en hurlant sans discontinuer, tu n'as pris que dix minutes pour renifler aux quatre coins de ma nouvelle et énième demeure provisoire. Puis tu t'es couchée sereinement sur le tapis, comme si ça avait toujours été chez toi. On s'étonne souvent de ton peu de sens du territoire, et de te voir trottiner à mes côtés quand je pars en ballade. Ce n'est pas commun, pour un chat, paraît-il.

Une nuit, il y a longtemps, j'ai rêvé de toi. Dans mon rêve, tu avais tes deux yeux, tu étais couronnée d'or et de joyaux et tu luisais d'une étrange lumière. Tu t'es assise sur ma poitrine de dormeuse et délicatement, en souriant, tu as posé ton museau sur ma bouche. Aujourd'hui je compare ce que j'ai vu en rêve avec les figures de Bastet, la déesse égyptienne dont le culte célébrait la joie du foyer. Je te remercie du cadeau que tu me fais, Lilith, en faisant de moi ton mouvant territoire. Tu me dis, bien mieux qu'avec des mots, que j'ai en moi-même un point d'ancrage.

Les scientifiques n'ont jamais su expliquer le mécanisme du ronronnement du chat, ce qui ne m'étonne guère. Quand tu ronronnes, Lilith, p'tite racaille, tu niques la police de la dissection... Moi non plus je ne sais pas ce que tu te récites dans ces moments-là, et pourtant, qu'est-ce que ça me détend.

 Non, il n'est pas d'archet qui morde / Sur mon cœur, parfait instrument, / Et fasse plus royalement / Chanter sa plus vibrante corde.
 

3 commentaires:

  1. Que ta voix, chat mystérieux,
    Chat séraphique, chat étrange,
    En qui tout est, comme en un ange,
    Aussi subtil qu'harmonieux!

    RépondreSupprimer
  2. "Dieu a crée le chat pour que l'homme puisse caresser le tigre."

    (proverbe de je sais pas où, entendu à une table de bar)

    RépondreSupprimer
  3. C'est très beau.
    Laure

    RépondreSupprimer