mardi 6 août 2013

Parabole

 "Le Borgne ne tue pas. Il extrait l'âme du corps." N.W. Refn


Par la grâce de gérants intraitables, Valhalla Rising, Le Guerrier Silencieux était resté plus d’un mois à l’affiche du cinéma d’art et d’essai de ma ville. A quatre reprises, je suis retournée le voir, et à chaque séance, la salle était presque vide. Lors de la dernière, il n’y avait que trois spectateurs en plus de moi, et j’ai failli me battre avec une conne qui n’arrêtait pas de parler. J’ai passé des nuits blanches à me repasser en boucle des séquences du film. J'ai fait des rêves où je me revoyais enfant, dans la maison familiale, et où le guerrier tenait la place de mon père. Et un soir, j’ai été prise d’un accès de désespoir si morbide qu'il m'a fallu me brûler le creux du bras avec une cigarette pour me calmer.

Et puis tout s’est dissipé comme de la fumée sous le vent, et le monde m’est apparu dans sa réalité : un champ de pierres, des pierres à perte de vue, et le ciel au-dessus. Restait à trouver lesquelles empiler pour construire une structure verticale stable.

Au deux-tiers de la pellicule, après qu’il ait eu la prémonition de sa mort, le guerrier silencieux s’en va seul au bord d'un fleuve et construit un cairn. Sur la portée de ce geste, outre les traditions inextirpables qui balisent de ces monticules les sentiers de montagne, Chuck Pahlaniuk a consacré une nouvelle à une poignée d’Américains moyens qui se sont mis un beau jour, solitairement, à ramener des pierres à la brouette et à les assembler. « C’est un puzzle », dit l’un deux. « Sauf que ça ne te fatigue pas et que ça fait fonctionner ton esprit à un kilomètre à la minute. » Pierre après pierre, celui-là a construit un château de mille deux cent mètres carrés de surface habitable sur trois niveaux, avec des murs d'un mètre d'épaisseur, des douves et un pont-levis. Avec un apport financier quasi nul et malgré le scepticisme de leurs proches, tous ces hommes ont de leurs seules mains, chacun de leur côté et sans se connaître, élevé des forteresses immenses, superbes et à l’épreuve des siècles.

Pahlaniuk note le parallèle avec Carl Gustav Jung et le manoir qu’il bâtit sur une rive du lac de Zurich, et qui le fit, dit-il, "renaître dans la pierre". C'est à l'intérieur de ses murs que le célèbre psychanalyste eut l’intuition d'un langage occulte et universel. La pierre. L’arbre. La montagne. L'eau. Le ciel. L’enfant-dieu. Etcaetera... Par ces images, Valhalla Rising se rapporte aux plus anciens folklores comme à ces fantaisies très sérieuses qui viennent à l’imagination des enfants lorsqu'ils jouent.

Le film s’ouvre sur la vision d’un pays montagneux au ciel bouché. Au fond des vallées se terrent des êtres au visage noir de crasse. Parler leur semble un effort pénible. Quelques bouts de fer et de bois à peine ouvragés font toute leur civilisation. En fait, ils ressemblent moins aux ancêtres des Européens qu'à leurs descendants crépusculaires. Il est parmi eux un homme. Enfermé dans une cage la nuit, attaché comme un chien le jour, il massacre à mains nues tous ceux qu’on lui jette en pâture pour la fortune de son maître qui ramasse l'argent des paris. Pendant toute la première partie du film, il y a des cris, du sang et de la cervelle répandue dans la boue froide. L'homme tue comme on laboure la terre. Il est muet, borgne, et personne ne sait d’où il vient ni ce qu’il pense. La caméra fixe longuement son visage. Il ressemble aux statues de l'île de Pâques.

Un jour, son maître s’inquiète de la rumeur d’une nouvelle religion dont les adeptes « mangent leur propre dieu » et décide de le vendre. Mais le Borgne s’échappe. Sa vengeance est affreuse. Ne reste en vie que le petit esclave triste et échevelé qui lui faisait des dessins sur le corps avant les combats et lui amenait sa pitance le soir dans sa cage. Ils s’en vont tout droit dans la lande, sous des nuages couleur de plomb.

Marchant leur chemin, le Borgne et le garçon arrivent au pied d'une croix de bois dressée au-dessus d’un charnier encore fumant. Ceux qui ont fait ça sont des Chrétiens en route vers Jérusalem. Leur chef, du sang plein la figure, exhorte le Borgne à les suivre et lui promet de l’or et des terres. Le Borgne reste impassible. Puis un vieil homme le prend à part et lui dit ces mots : « On est plus de que la chair et du sang. Plus que de la vengeance. Ces choses-là ne durent pas. Tu devrais sonder ton âme. Là réside la vraie douleur. » Le Borgne tourne la tête et regarde le vieil homme. Il est sidéré.

Le vrai voyage commence alors. On voit les Croisés en mer sur un bateau aux voiles dégonflées, dans un brouillard opaque. Ils sont à court de vivres et d'eau douce. Pendant qu'ils tombent chacun tout au fond d'eux-mêmes en criant et en se débattant, le spectateur doit subir sans broncher la sensation d'oppression générée par des plans fixes glauques et interminables, et comprendre que le navire immobile est en train de parcourir la distance entre deux mondes.

Son unique œil fermé, le Borgne laisse la faim, la soif et le désespoir faire en lui leur travail de décantation. Lorsqu'enfin il se lève, saisit une timbale, se penche sur le pont et cueille un peu d'eau de mer pour la boire, la traversée est accomplie : dans sa timbale, l'eau de mer s'est changée en eau douce.

Une lumière brûlante inonde l'écran. Le long du fleuve que le bateau remonte à présent, il y a de très grands arbres aux feuilles bruissantes. Ce n'est pas la Palestine que l'on découvre avec les Croisés, ce sont les Amériques. Les historiens admettent la vraisemblance d'un débarquement viking très antérieur à celui des navires de Colomb. Unique aspect didactique du film, et détail absolument sans importance. On est sorti d'un niveau d'existence pour en intégrer un autre, supérieur. Nous sommes donc bien arrivés en Terre Sainte.

La dernière séquence est sursaturée. Tous les Croisés sont morts ou devenus fous, sauf le garçon et le Borgne. Au terme d'une longue course, ils arrivent sur une plage rocailleuse. Des guerriers indigènes surgissent et les encerclent. Alors, en un même mouvement, le Borgne presse tendrement le bras du garçon, laisse tomber son arme à terre et marche vers ses exécuteurs. Un plan de coupe le montre s'immergeant lentement dans les eaux du fleuve, derrière le grand cairn qu'il avait édifié.

Après le meurtre, les Indigènes s'en vont sans se retourner, laissant le garçon seul face à l'océan. S'en suivent des retours contemplatifs de caméra sur les montagnes embrumées du début du film. Mais ces paysages ne sont plus les mêmes. Tout est absence. Le visiteur est reparti.
 





Interrogé sur les significations de son film, Nicolas Winding Refn a donné cette étrange réponse : "Valhalla Rising est conçu comme un voyage dans l'espace, comme si vous étiez sur le toit de votre maison regardant le ciel, observant les étoiles, un soir d'été. C'est en regardant les étoiles que j'ai imaginé cette odyssée."

Dans le rôle-titre, Mads Mikkelsen, qui avait déjà incarné pour Refn un junkie transfiguré par la paternité dans Pusher II. Les deux films racontent exactement la même histoire : un esclave, porteur de quelque chose qui attire à lui toute la violence du monde, marche vers la liberté. Dans ces deux films, la liberté, la vraie, n'apparaît ici-bas qu'à l'homme dépossédé, sous la forme d'un gosse fragile dont l'autorité est absolue.

Or, au Moyen Age, il se murmurait déjà en Europe une légende semblable. Il était une fois un géant nommé "Réprouvé" qui avait quitté le service du Diable, parce qu'il ne trouvait pas assez grand seigneur. Sur les conseils d'un ermite, il s'installa comme passeur au bord d’un fleuve, faisant traverser qui le voulait. Un jour, un petit garçon vint le trouver. Le colosse le prit sur son épaule et entra dans les eaux. Et là, l’enfant devint lourd comme l'univers entier pesant sur son dos, et Réprouvé dut lutter de toutes ses forces pour atteindre l’autre rive. Il comprit alors qu'il avait trouvé le maître qu'il attendait. 

L'enfant, c'était Jésus. Reprouvé est fêté le 25 juillet sous le nom de Saint Christophe.

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