mardi 30 juillet 2013

Ce sont des choses qui arrivent

 
Lorsqu'il n'était encore qu'un simple marchand, dit la légende, Mahomet fuyait les foules idolâtres des temples de la Mecque et avait pris l'habitude de se réfugier en pleine montagne, dans une grotte, où il restait des heures à contempler le désert et le ciel. Une nuit, il eut des visions qui lui firent tellement peur qu'il crut mourir. Quittant les montagnes, il revint trouver sa femme, et lui parla ainsi :
    ̶  O Khadija, je deviens fou.
    ̶   Pourquoi ?
    ̶  J'entends les pierres me parler, et la nuit, je vois en songe un géant portant un livre, qui s'approche de moi et veut me prendre.
    ̶   Préviens-moi, si tu vois une telle chose à nouveau.
Quelques jours plus tard, alors qu'il était dans sa maison, Mahomet appela sa femme :
    ̶   O Khadija, le géant m'apparaît, je le vois.
Khadija prit son mari dans ses bras :
     ̶   Le vois-tu encore ?
     ̶   Oui.
Alors Khadija ôta le voile qui lui couvrait la tête :
     ̶   Le vois-tu encore?
     ̶   Non.
     ̶  Réjouis-toi. Ce géant n'est pas un démon, c'est un ange."

Les anges sont timides. C'est parce que Khadija savait cela qu'elle devint la toute première musulmane, avant le Prophète lui-même. Elle remit son voile sur sa tête et l'envoyé commença à dicter le Coran à Mahomet. Il est dit que le premier de ses versets est celui-ci : "O Khadija, l'ange me demande de te transmettre son salut."


 "J'aime une fleur lente à s'épanouir" ( Hassan Massoudy )


Quelques siècles plus tard, en Algérie. Après avoir massacré un bon tiers de la population indigène, les Français se demandent comment civiliser ce qu'il en reste. Dans les années 1950, alors que les premières revendications féministes se font entendre en métropole, il vient aux colons une idée qu'ils croient géniale : utiliser les femmes indigènes comme vecteurs d'acculturation en les convainquant qu'elles sont les victimes d'un ordre barbare et moyenâgeux, dont le voile serait la marque hideuse. Le Bureau d'Action Psychologique de l'armée fait placarder des affiches avec l'inscription "N'êtes-vous donc pas jolies ? Dévoilez-vous !". On organise des "cérémonies de dévoilement" où des Algériennes sont contraintes par chantage de monter sur une estrade et jeter leur voile dans la foule. Dix ans plus tard, à Alger, des grenades sortent de sous les voiles et explosent à la terrasse d'un café fréquenté par les colons. Ce sont des choses qui arrivent.

Les années passent. Guerre, indépendance, exode des Pieds-Noirs, immigration massive en provenance d'une Algérie dévastée, chômage, cités, criminalité, Front National, SOS Racisme, bruits et odeurs, etc..Mais ce qui passionne la France, dès 1989, c'est une poignée d'écolières qui refusent d'ôter leur voile en classe. Tandis que les garçons sont simplement priés de retirer leurs casquettes parce que l'usage veut ici que l'on se découvre pour marquer l'attention et le respect, les voiles de ces filles deviennent un "problème de société" aux proportions invraisemblables. La laïcité est en danger. Les fous de Dieu sont de retour. Il faut sauver ces malheureuses, fût-ce contre leur gré. En 2004, l'Assemblée Nationale vote une loi interdisant le "port de signes religieux ostentatoires à l'école" visant explicitement le voile des musulmanes.

En 2010, Jean-Marc Morandini reçoit dans son émission Amel Bent, une chanteuse de variétés découverte par l'émission "Nouvelle Star" de M6, et l'interroge au sujet de la conversion à l'Islam de la rappeuse Diam's :
"  ̶   C'était la fille, euh, quand même, libérée, qui venait de banlieue, qui prenait le "girl power" euh, entre guillemets. Et tout à coup quand on la voit, euh, dans la rue avec le voile etsétéra, voilà, on s'dit ya p't'être une dichotomie entre les deux ?
    ̶   Euh… Moi j'ai l'impression, parce que c'est ma culture, que porter le voile n'est pas une soumission. Mais ça ne regarde que moi, et c'est mon avis. Moi, ma grand-mère elle porte le voile, et c'est une warrior, une battante, ça l'a jamais empêché d'avancer dans sa vie, et…
    ̶   Mais vous, vous ne le portez pas.
    ̶   Moi j'le porte pas, ouais, parce que j'suis p't'être pas… (Elle sourit)
    ̶   C'est un choix.
    ̶   Ben, c'est un choix sans être un choix… C'est… C'est… Voilà, je vis entre deux cultures, euh, voilà, j'essaie de m'adapter. Mais franchement, après, moi en tant qu'individu, je souhaite, plus tard, j'espère un jour le porter.
    ̶   Ah vous souhaitez porter le voile??
    ̶   Un jour, ouais, j'espère. (Elle sourit)
    ̶   Mais pourquoi?... C'est parce que c'est… ce… Ça a une signification forte pour vous ?
    ̶  (Elle lève les yeux au ciel) Beeeen… Pour moi c'est, euh… Je sais pas, c'est une preuve de… de… Au contraire, pour moi c'est libérateur, c'est pas du tout un signe de soumission…"

En 2011, alors que l'assemblée nationale travaille sur une loi qui va bientôt interdire le port du voile intégral en public, Jean-François Copé explique sur RTL qu'outre "le respect des femmes", bien sûr, le voile intégral est un problème de sécurité publique : "De la même manière nous sommes de nombreuses villes à avoir développé, avec les encouragements d'ailleurs des pouvoirs publics, des caméras de videoprotection dans les quartiers. Reconnaissez avec moi que si on se déplace le visage totalement couvert ce n'est quand même pas tout à fait la même chose." On y est : ce sont les visages des terroristes potentiels que le niqab soustrait à l'œil du Pouvoir, et ça, le Pouvoir ne peut le permettre. Mais vous pouvez toujours aller à vélo au boulot avec un masque anti-pollution sans effrayer personne.

Il y a à ce jour, dans ce pays, une foule menaçante d'environ quatre cent femmes (0,0006% de la population) qui s'en vont dans les rues au-devant des contrôles policiers et des moqueries des passants ("Fantôme !", "Batman !", "Kschhh… Je suis ton père !"). Volontiers tabassées par des défenseurs zélés de l'identité française, décriées même par leurs coreligionnaires "modérés" pour les préjugés qu'elles contribueraient à renforcer sur l'Islam. Ce sont souvent des converties qu'on suppose tombées sous l'influence des prédicateurs salafistes. On cherche en vain celle qui s'habille ainsi parce que sa famille ou son mari l'y oblige. Il faut reconnaître que dans ce pays où le racisme crasse est érigé en vertu républicaine, où les femmes se dénudent à tous les coins de rue pour fourguer de la camelote idéologique et commerciale et où des centaines de milliers de caméras observent en permanence les faits et gestes des citoyens, alors que leur inefficacité sécuritaire a été maintes fois démontrée, revêtir le voile intégral pour aller faire ses courses est une provocation non dénuée d'élégance.


 
Au printemps 2013, le contre-exemple est trouvé en la personne d'Amina Sboui, une jeune tunisienne de dix-neuf ans. Idéaliste et révoltée, elle se rebaptise Amina "Tyler" et poste une photo d'elle sur Facebook, maquillée, une cigarette à la main, la poitrine nue et barrée de slogans. On la retrouve quelques jours plus tard en minijupe et chemise à carreaux, les cheveux coupés courts et teints en blond platine, en train de taguer "Femen" sur le muret d'un cimetière. En France, on applaudit l'"indépendance" de cette adolescente qui multiplie les gestes suicidaires. Trois Femen partent à Tunis pour défendre leur "sœur" à grand coup de nibard et de "Fuck God", puis rentrent à Paris ventre à terre après avoir présenté leurs excuses aux juges tunisiens. Seul contre tous, le pauvre Mounir Sboui renvoie dos à dos les extrémistes du monokini et du Coran, et défend sa fille avec une tendresse infinie. Mais Caroline Fourest, pour qui l'amour d'un père est une chose très facultative, se fait une joie de l'insulter.

En juillet 2013, Inna Shevchenko, porte parole des Femen en France, publie sur Twitter le message suivant : "Qu'est-ce qui peut être plus stupide que le Ramadan? Qu'est-ce qui peut être plus laid que cette religion ?" Elle se justifie ensuite en disant qu'elle était "énervée". Dix jours plus tard, François Hollande inaugure en grand pompe un nouveau timbre postal à l'effigie d'une Marianne dessinée d'après son visage. Peu après, le banal contrôle policier d'une trappiste intégralement voilée dégénère en émeute et le local des Femen est détruit par le feu. Ce sont des choses qui arrivent.

Il y aurait une foultitude de faits à relater pour compléter le tableau. Les émeutes urbaines récurrentes depuis les années 80 et la montée conjointe de "l'intégrisme musulman" dans les banlieues. En 2001, un mois après les attentats contre le WTC, le match France-Algérie déclaré nul après que des supporters algériens débordant d'enthousiasme aient pris d'assaut le terrain. En 2006, le succès public et critique d'Indigènes, une apologie de la servilité des maghrébins enrôlés pour servir la France pendant la seconde guerre mondiale, et le refus "inexpliqué" de l'Algérie à la demande de visa de Jamel Debbouze pour la promo du film... La même année, en pleine finale de coupe du monde, le coup de tête de Zinedine Zidane dans la poitrine de Marco Materrazzi après qu'il l'ait traité d'"Enculé de musulman" et de "Fils de pute terroriste". En 2009, la complaisance libidineuse des médias pour Zahia Dehar, une  prostituée d'origine algérienne, hissée au rang d'icône glamour par Karl Lagerfeld. En 2012, la surprise horrifiée face à l'émergence de ces "loups solitaires" qui descendent dans la rue pour canarder des gens au hasard, après s'être convertis à l'Islam devant leur écran d'ordinateur. Etc., etc..

Un enfant de cinq ans ferait le lien entre ce qui se passe en France et ce qui se passe au Proche-Orient. Mais pas les intellectuels français, qui se déshonorent depuis soixante ans à faire comme si Israël n'était pas tout à fait vraiment exactement une colonie. Punir des "innocents" pour les crimes commis en leur nom par les gouvernements qu'ils ont élus, c'est pourtant démocratique.



 
Il me revient tout à coup un souvenir. J'avais dix-neuf ans et j'étudiais la philosophie à l'université. J'avais une camarade qui s'appelait Sabrina. D'origine algérienne, elle ne portait pas le voile, ce qui ne l'empêchait pas de me décrire pendant des heures les raffinements de la mystique soufie. Très jolie fille, elle aimait beaucoup les garçons avec qui elle s'adonnait volontiers au plaisir, tout en réservant sa virginité à celui qu'elle choisirait pour mari. Pour son malheur, je lui ai présenté Jean-Sébastien, un de mes amis de lycée. Elle en est tombée amoureuse. Il l'a déflorée et plaquée deux mois plus tard. Par la suite, lors d'une soirée festive, il a expliqué à tout le monde pourquoi il avait coupé court : elle faisait vraiment trop de boucan pendant le sexe. Et pour illustrer ses dires il s'est mis à meugler à tue-tête, déclenchant une avalanche de rires gras. J'ai depuis cessé de le fréquenter, mais j'ai appris qu'il a recroisé Sabrina dans la rue des années après et qu'elle s'est enfuie en courant.

Il se peut qu'un beau jour les tripes de Jean-Sébastien s'en aillent décorer le mobilier urbain, et qu'il devienne une de ces victimes "innocentes" que je ne manquerais pas de "déplorer avec la plus extrême fermeté", si l'on m'interroge. Ce sont des choses qui arrivent.

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